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7^7-?
N PÈLERIN D'ANGKOR
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18.
AD MAROC 1 vol.
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LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN
LES DÉSENCHANTÉES
LE DÉSERT
l'exilée
FANTÔME d'orient
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT
FLEURS d'ennui
LA GALILÉE
l'iNDE (sans LES ANGLAIS)
JAPONERIES d'automne
JÉRUSALEM • . . .
LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT . . .
MADAME CHRYSANTHÈME
LE MARIAGE DE LOTI
MATELOT
MON FRÈRE YVES
LA MORT DE PHILjE
PAGES CHOISIES
PÊCHEUR d'iSLANDE
PROPOS d'exil
RAMUNTCHO
RAMUNTCHo, pièce
REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE
LE ROMAN d'un ENFANT
LE ROMAN d'un SPAHI
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trations de l'auteur et de A. Robaudi 1 —
B. GREVIN ^ IMPRIMERIE DE LAGNY
PIERRE LOTI (r.^eoJ.
DE L ACADEMIE FRANÇAISE
UN
PÈLERIN D'ANGKOR
s.) C • L }
PARIS
GALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3 ,-, "X l
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Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
Copyright, 1912, by Galmann-Lévt,
// a été tiré de cet ouvrage
CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
et
VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU JAPON,
tous numérotés.
A
MONSIEUR PAUL DOUMER
Cher ami,
Vous gouverniez là-bas — et avec
quelles facultés merveilleuses ! — la der-
nière fois que j'y suis allé. Je dois à votre
hospitalité exquise d'avoir pu, en très
peu de jours, pénétrer jusqu'à Angkor ;
veuillez donc accepter la dédicace de
ce récit, comme un témoignage de mon
affectueuse reconnaissance, et aussi de
mon admiration.
Et puis, pardonnez-moi d'avoir dit que
notre empire d' Indo-Chine manquerait de
grandeur et surtout manquerait de stabi-
— II —
lité, — quand vous avez travaillé, si glo-
rieusement et pacifiquement, pour lui
assurer de la durée ! Que voulez vous, je
ne crois pas à l'avenir de nos trop loin-
taines conquêtes coloniales. Et je pleure
tant de milliers et de milliers de braves
petits soldats, qu avant votre arrivée nous
avons couchés dans ces cimetières asiati-
ques, alors que nous aurions si bien pu
épargner leurs vies précieuses , ne les ris-
quer que pour les suprêmes défenses de
notre cher sol français...
PIERRE LOTI.
UN
PÈLERIN D'ANGKOR
Je ne sais pas si beaucoup d'hommes
ont comme moi depuis l'enfance pres-
senti toute leur vie. Rien ne m'est arrivé
que je n'aie obscurément prévu dès
mes premières années.
Les ruines d'Angkor, je me souviens si
bien de certain soir d'avril, un peu voilé,
où en vision elles m'apparurent ! Cela se
passait dans mon « musée » d'enfant, —
2 UN PÈLERIN d'aNGKOR
très petite pièce, en haut de ma maison
familiale, où j'avais réuni beaucoup de
coquillages, d'oiseaux des îles, d'armes et
de parures océaniennes, tout ce qui pou-
vait me parler des pays lointains. Or il
était décidé tout à fait à cette époque, par
mes parents, que je resterais près d'eux,
que jamais je n'irais courir le monde,
comme mon frère aîné qui venait de mou-
rir là-bas en Extrême-Asie.
Ce soir-là donc, écolier toujours inat-
tentif, j'étais allé m'enfermer au milieu
de ces choses troublantes, pour flâner
plutôt que de finir mes devoirs, et je
feuilletais des papiers jaunis, revenus de
rindo-Chine dans les bagages de mon
frère mort. Des carnets de notes. Deux
ou trois livres chinois. Ensuite un nu-
UX PELERIN D ANGKOR
méro (le je ne sais quelle revue coloniale
où était contée la découverte de ruines
colossales perdues au fond des forêts du
Siam ; il y avait une image devant laquelle
je m'arrêtai saisi de frisson : de grandes
tours étranges que des ramures exotiques
enlaçaient de toutes parts, les temples de
la mystérieuse Angkor! Pas un instant
d'ailleurs je ne doutai que je les connaî-
trais, envers et contre tous, malgré les
impossibilités, malgré les défenses.
Pour y songer mieux, j'allai m'accou-
der à la fenêtre de mon « musée », celle
de toute la maison d'où l'on voyait le plus
loin; il y avait d'abord les vieux toits du
tranquille voisinage, puis les arbres cen-
tenaires des remparts, au delà enfin la ri-
vière par où les navires s'en vont à l'Océan.
UN PELERIN D ANGKOR
Et j'eus cette fois la prescience très
nette d'une vie de voyages et d'aventures,
avec des heures magnifiques, presque un
peu fabuleuses comme pour quelque
prince oriental, et aussi des heures misé-
rables infiniment. Dans cet avenir de
mystère, très agrandi par mon imagina-
tion enfantine, je me voyais devenant une
sorte de héros de légende, idole aux pieds
d'argile, fascinant des âmes par milliers,
adoré des uns, mais suspecté et honni des
autres. Pour que mon personnage fût
plus romanesque, il fallait qu'il y eût une
ombre à la renommée telle que je la sou-
haitais... Cette ombre, que serait-ce
bien?... Quoi de chimérique et d'effa-
rant?... Pirate peut-être... Oui, il ne
m'eût pas trop déplu d'être soupçonné de
UN PELERIN D ANGKOR
piraterie, tout là-bas, sur des mers à
peine connues...
Ensuite m'apparut mon propre déclin,
mon retour au foyer, bien plus tard, le
cœur lassé et les cheveux blanchissants.
Ma maison familiale serait restée pareille,
pieusement conservée, — mais çà et là,
percées dans les murs, des portes clan-
destines conduiraient à un palais de Mille
et une Nuits, plein des pierreries de Gol-
conde, de tout mon butin fantastique. Et,
comme la Bible était en ce temps-là mon
livre quotidien, j'entendais murmurer
dans ma tète des versets d'Ecclésiaste sur
la vanité des choses. Rassasié des spec-
tacles de ce monde, tout en rentrant,
vieilli, dans ce même petit musée de mon
enfance, je disais en moi-même : « J'ai
1.
k
UN PELERIN D ANGKOR
tout éprouvé, je suis allé partout, j'ai
tout vu, etc.. » — Et, parmi tant de
phrases déjà tristement chantantes qui
vinrent alors me bercer à cette fenêtre,
l'une, je ne sais pourquoi, devait rester
gravée dans mon souvenir, celle-ci : « Au
fond des forêts da Siam, j'ai vu l'étoile
du soir se lever sur les grandes ruines
d'Angkor... »
Un coup de sifflet, à la fois impérieux
et doux, me fît soudain redevenir le petit
enfant soumis qu'en réalité je n'avais pas
cessé d'être. Il partait d'en bas, de la
cour aux vieux mur enguirlandés de
plantes. Je l'aurais reconnu entre mille :
c'était l'appel coutumier de mon père,
chaque fois que j'étais légèrement en
faute. Et je répondis : « Je suis là-haut
UN PELERIN D ANGKOR
dans mon musée. Que veux-tu, bon père?
Que je descende? »
Il avait dû entrer dans mon bureau et
jeter les yeux sur mes devoirs inachevés.
— Oui, descends vite, mon petit, finir
ta version grecque, si tu veux être libre
après dîner pour aller au cirque.
(J'adorais le cirque; mais je peinais
cette année-là sous la férule d'un profes-
seur exécré que nous appelions le Grand-
Singe-Noir, et mes devoirs trop longs
n'étaient jamais finis.)
Donc, je descendis m'atteler à cette ver-
sion. La cour, nullement triste pourtant,
entre ses vieux petits murs garnis de
rosiers et de jasmins, me sembla trop
étroite, trop enclose, et je jugeai trop
nébuleux, un peu sinistre même, le cré-
8
UN PELERIN D ANGKOR
puscule d'avril • qui y tombait à cette
heure : j'avais en tête le ciel bleu, l'es-
pace, les mers, — et les forêts du Siam
où s'élèvent, parmi des banians, les tours
de la prodigieuse Angkor.
II
Samedi, 23 novembre 4901.
Environ trente-cinq ans plus tard.
Une pluie chaude, pesante, torrentielle,
se déverse de nuages plombés, inonde les
arbres et les rues d'une ville coloniale
qui sent le musc et l'opium. Des Anna-
mites, des Chinois demi-nus circulent
empressés, à côté de soldats de chez nous
qui ont la figure pâlie sous le casque de
liège. Une mauvaise chaleur mouillée
10 UX PÈLERIX d'aXGKOR
oppresse les poitrines ; l'air semble la
vapeur de quelque chaudière où seraient
mêlés des parfums et des pourritures.
Et c'est Saigon, — une ville que je ne
devais jamais voir, et dont le nom seul
jadis me paraissait lugubre, parce que mon
frère (mon aîné de quinze ans) était allé,
comme tant d'autres de sa génération, y
prendre les germes de la mort.
Aujourd'hui, il m'est depuis longtemps
famiher, ce Saigon d'exil et de langueur ;
je crois même que je ne le déteste plus.
Quand j'y étais venu pour la première
fois — déjà un peu sur le tard de ma vie
— combien j'avais trouvé son accueil
tristement étrange et hostile ! Mais je me
suis fait à son ciel plombé, à l'exubérance
de ses malsaines verdures, à la bizarrerie
UN PÈLERIN d'aNGKOR H
chinoise de ses fleurs, à son isolement au
milieu de plaines d'herbages semées de
tombeaux, aux petits yeux de chat de ses
femmes jaunes, à tout ce qui est sa
grâce morbide et perverse. D'ailleurs, je
m'y sens déjà des souvenirs, comme un
semblant de passé ; j'y ai presque aimé,
j'y ai beaucoup souffert. Et dans son
cimetière immense, envahi d'herbes folles,
j'ai conduit plusieurs de mes camarades
de campagne.
A mes précédents séjours, nous étions
sur un perpétuel qui-vive, pendant des
expéditions de guerre, en Annam, au
Tonkin ou en Chine ; impossible de trouver
le temps d'une profonde plongée dans
l'intérieur du pays, vers ces ruines d'Ang-
kor. Mais enfin, pour une fois, à Saigon
12 UN PÈLERIN d'aNGKOR
me voilà au calme ; notre action maritime
étant terminée dans le golfe de Pékin, le
lourd cuirassé que j'habite est certaine-
ment amarré ici pour plus d'un mois,
contre le quai nostalgique, près de cet
arsenal morne et quasi abandonné où le
sol est rouge comme de la sanguine sous
des feuillées trop magnifiquement vertes.
Et c'est ce soir, après de si longues
années d'attente, que je pars cependant
pour ma visite aux grandes ruines. La
pluietombe sur Saigon, diluvienne comme
d'habitude; tout ruisselle d'eau chaude.
Une voiture m'emmène au chemin de fer
(il commence banalement, mon voyage)
et fait jaillir à flots une boue rougeâtre,
sur les torses nus des passants ou sur
leurs habits de toile blanche. Autour de
UN PELERIN D ANGKOR
13
la gare, des quartiers où l'on se croirait
en pleine Chine, bien plutôt qu'en une
colonie française.
Le train part. Dans les wagons, on
étouffe malgré l'arrosage de l'averse. Au
crépuscule, qui est plus hùtif sous les
épais nuages, il nous faut traverser
d'abord de mélancoliques étendues d'herbe,
que jalonnent tant de vieux mau-
solées chinois couleur de rouille ; toute la
Plaine des Tombeaux, où. déjà l'on y voit
gris ; n'était cette chaleur persistante, le
soir de novembre sur ce steppe exotique
serait pareil aux plus brumeux soirs de
chez nous. Et ensuite la nuit nous prend,
dans l'infini des rizières...
Après deux heures de course, le train
s'arrête ; nous sommes à Mytho et c'est la
14 UN PÈLERIN d'aNGKOR
tête de ligne, la fin de ce modeste petit
chemin de fer colonial. Ici, changement à
vue, comme il arrive en ces régions;
tous les nuages ont fondu au ciel, et le
bleu nocturne s'étend limpide, merveil-
leux, avec son semis d'étoiles. Nous
sommes auprès d'un grand fleuve tran-
quille, le Mékong; pour me porter d'abord
au Cambodge, en remontant ces eaux,
une mouche à vapeur doit m' attendre par
là, non loin. La route qui m'y conduit, le
long de la berge, est comme l'avenue
d'un parc soigné; mais les arbres, qui la
couvrent de leurs branches, sont plus
grands que les nôtres, et les lucioles y
font danser partout leurs feux légers.
Paix et silence; le lieu serait adorable,
sans cette lourdeur de l'air toujours, et
UN PÈLERIN d'aKGKOR 15
ces senteurs alanguissantes. Quelques
lumières, en ligne parmi la verdure,
indiquent les rues, les allées plutôt, de
l'humble ville provinciale qui fut tracée
d'un seul coup sur la plaine unie. Et
comment dire la tristesse, le recueille-
ment songeur, pendant les nuits, de ces
coins de France, de ces semblants de
patrie égarés au milieu de la grande
brousse asiatique, isolés de tout, même
delà mer... Par petits groupes, des soldats
en vêtements de toile blanche font dans
ce chemin leur monotone promenade des
soirs, et, en les croisant, je distingue des
voix qui ont l'accent de Gascogne, d'au-
tres de ma province natale ; pauvres gar-
çons, que des mamans anxieuses atten-
dent au foyer trop lointain, et qui vont
16 UN PÈLERIN d'aNGKOR
consumer ici une ou deux des plus belles
années de leur vie! Peut-être y laisse-
ront-ils de ces métis, qui peu à peu
infiltrent le sang français à cette inassimi-
lable race jaune : ensuite ils rentreront
chez eux, anémiés pour longtemps par ce
climat; ou bien n'y rentreront pas, mais
s'en iront dormir avec des milliers
d'autres dans la terre rouge de ces cime-
tières, — qui sont inquiétants d'être si
vastes et si envahis d'herbes folles...
La mouche à vapeur appareille dès que
je suis à bord; nous commençons à
remonter le Mékong, suivant de près les
rives où les arbres tendent comme un
rideau intensément noir, et où les lucioles
continuent leur danse d'étincelles. Avant
d'atteindre la lisière des forêts du Siam,
UN PELERIN" D AXGKOR
17
j'auraiàtraverser tout l'État du Cambodge;
mais je m'arrêterai à Pnom-Penh, la capi-
tale du bon roi Norodon, où j'arriverai
dans la nuit de demain.
m
Dimanche, 2i novembre 4904.
Mon petit bateau à vapeur toute la nuit
a refoulé le courant du fleuve majestueux,
et marché vers le Nord. Le lever du jour
nous trouve continuant la même naviga-
tion paisible, le long de cette brousse
indo-chinoise dont les interminables ri-
deaux étaient si noirs sous les étoiles,
mais sont devenus si éclatants sous le
soleil. Des bananiers, des cocotiers, des
I
U\ PÈLERIN d'aXGKOR 19
palétuviers, des bambous, des joncs,
serrés les uns aux autres en masse com-
pacte et sans fin. A première vue, on croi-
rait qu'il est inhabité, ce pays; à mieux
regarder, cependant, on s'aperçoit com-
bien son opulent manteau vert est déjà
sournoisement travaillé en dessous par le
microbe humain. De distance en distance,
des espèces de foulées, comme en tracent
les fauves, débouchent de dessous bois et
vont au fleuve ; c'est elles qui dénoncent
d'abord la présence des villages; quand
on passe tout auprès, des puanteurs ani-
males viennent se mêler aux senteurs des
plantes; de pauvres cabanes se révèlent,
blotties parmi les branches, et des hommes
apparaissent, bien humbles et comme
négligeables sous l'éternelle verdure sou-
20 UX PÈLERIN d'aNGKOR
veraine. Annamites grêles, au torse cou-
leur de safran. Jeunes filles souvent gra-
cieuses de corps et de visage, mais repous-
santes dès qu'elles sourient, à cause de
ces dents laquées de noir qui font res-
sembler leur bouche à un trou sombre.
Une très petite humanité enfantine et
déjà vieillotte qui n'a guère évolué depuis
l'ancêtre préhistorique, et que la puis-
sante flore tropicale dissimule depuis
des siècles dans ses feuillées.
Beaucoup de pirogues sur ce fleuve,
des pirogues faites chacune d'un tronc
d'arbre creusé. Et, partout contre les
berges, des engins primitifs pour la pêche,
sortes de claies en jonc, en bambou,
affectant diverses formes singulières; la
plupart ressemblent à d'énormes cocons
UX PÈLERIN d'aXGKOR 21
et sortent à peine du fouillis vert pour ne
plonger qu'à moitié dans l'eau; presque
l'on s'imaginerait voir les chrysalides d'où
naissent ces bonshommes jaunes : sortes
de vers, de mites, qui rongent ici l'admi-
rable revêtement des plaines. Et, en plus
de tant de pièges tendus, il y a les innom-
brables oiseaux pêcheurs, aux longues
pattes, au long cou, au long bec cruel
toujours prêt à saisir. Hommes et échas-
siers guettent ces myriades de vies silen-
cieuses, rudimentaires, qui passent dans
le fleuve; de toute antiquité leur chair
s'est nourrie de la chair plus froide des
poissons.
Plus d'une fois mon pilote s'égare,
dans la monotonie de ses rives sans cesse
pareilles; il s'engage dans des petits
22 UN PÈLERIN d'aNGKOR
affluents trompeurs, bordés toujours des
mêmes rideaux de verdure. Et là nous
nous échouons, il faut rebrousser che-
min.
Sur le soir, le type humain change. Ces
rares habitants des berges, entrevus dans
les roseaux, ont le type plus hindou, plus
aryen; les yeux sont grands et droits,
avec des sourcils bien dessinés ; des mous-
taches ombragent les lèvres des hommes.
Les habitations changent en même temps,
se font plus hautes, élevées sur pilotis.
Nous ne sommes plus en Cochinchine;
nous venons d'entrer au Cambodge.
Et, à une heure après minuit, nous
nous amarrons à un quai, devant la ville
de Pnom-Penh qui dort sous les étoiles.
VI
Lundi, 25 novembre 4901.
L'air, ici, est déjà moins accablant qu'à
Saigon, moins chargé d'électricité et de
vapeur d'eau. On se sent mieux vivre.
Et une mélancolie tout autre émane de
cette ville, qui est perdue dans l'intérieur
des terres, qui n'a ni grands navires, ni
matelots, ni animation d'aucune sorte.
Voici relativement peu d'années que le
roi Norodon a confié son pays à la France,
24 UX PÈLERIX d'aXGKOR
et déjà tout ce que nous avons bâti à
Pnom-Penh a pris un air de vieillesse,
sous la brûlure du soleil; les belles rues
droites que nous y avons tracées, et où
personne ne passe, sont verdies par les
herbes; on croirait l'une de ces colonies
anciennes, dont le charme est fait de
désuétude et de silence...
Aujourd'hui cependant se trouve être
le troisième jour de la traditionnelle « fête
des eaux », et, le soir, quand le soleil
tourne au rouge de cuivre, les bords du
grand fleuve tout à coup s'animent. Dans
l'une des jonques royales, dont l'avant
représente l'énorme tête d'un monstre
de rêve cambodgien, j'assiste, en com-
pagnie d'une vingtaine de Français et de
Françaises en résidence d'exil à Pnom-
UN PÈLERIN d'aNGKOR 25
Penh, au défilé des longues pirogues de
course ; elles passent dans des remous
furieux d'écume, menées par des hommes
demi-nus qui pagayent debout en de
belles attitudes, s'excitant par des cris.
Mardi, 26 novembre 1901.
A l'écart, sur la rive du fleuve, les
vastes quartiers du roi s'étendent, envi-
ronnés de silence ; avec leurs préaux dé-
nudés, ils forment comme une sorte de
clairière au milieu de ce pays, à côté de
cette viile que les arbres envahissent, et les
chemins de terre rougeâtre qui les entou-
rent sont criblés de larges empreintes par
la promenade quotidienne des éléphants.
UX PÈLERIN d'aXGKOR 27
Aujourd'hui, au premier soleil de six
heures et demie du matin, errant seul, je
franchis la porte d'une cour de ce palais,
une cour qui est très grande et pavée de
blanc ; au milieu, isolée dans ce vide si
clair, une svelte pagode blanche et or,
dont le toit se hérisse de pointes d'or, et,
isolés aussi sur les côtés de cette petite
solitude, deux hauts clochetons d'or
étonnamment aigus, que supportent des
rocailles garnies d'orchidées et de mille
plantes rares. Je n'aperçois personne nulle
part. Mais le silence ici prend une forme
spéciale ; un bruissement s'y mêle, en
sourdine, sans le troubler, une vague
musique aérienne que l'on ne définit pas
tout de suite, — et c'est le concert des
petites sonnettes argentines suspendues
28 UN PÈLERIN d'aNGKOR
à chaque pointe des clochetons et des
toits ; le moindre souffle qui passe les
fait tinter doucement.
Elle est toute neuve, cette pagode ; elle
éblouit par la blancheur de ses marbres,
et ses ors étincellent. Ses fenêtres ont
des couronnements d'or qui, sur le fond
neigeux des murailles, se découpent
comme de nettes joailleries et finissent
en pointe de flèche. Quant à ses toits,
couverts de céramiques dorées, ils ont des
cornes à tous les angles, mais des cornes
très, très longues, qui s'inclinent, se
redressent, menacent en tous sens ! A
côté de ces cornes-là, celles des pagodes
chinoises vraiment paraîtraient radimen-
taires, à peine poussées ; on dirait que
plusieurs taureaux géants ont été dé-
UN PÈLERIN d'aNGKOR 29
coiffés pour orner l'étrange temple. — Les
différents peuples de race jaune restent
hantés depuis des siècles par cette concep-
tion des toitures cornues sur leurs édifices
religieux ; mais ce sont les Cambodgiens
qui les dépassent tous en extravagance...
Des pas s'approchent, des pas lourds...
Ah ! trois éléphants !... Sans prendre
garde à moi ils traversent la cour, avec
des airs entendus, empressés, comme des
gens qui savent ce qu'ils ont à faire. Le
bruit de leur marche et des sonnettes
pendues à leur collier trouble une mi-
nute le concert éolien qui tombe discrè-
tement d'en haut, et puis, dès qu'ils ont
passé, revient ce musical silence, qui est
adorable ici, dans la pureté et la quasi-
fraîcheur du matin.
3.
^
30 UN PÈLERIN d'aNGKOR
Les portes ouvertes de la pagode m'in-
vitent à entrer.
A son plafond, à ses murailles, des ors
trop vifs brillent partout, et mon pas
résonne sur des plaques d'argent bien
neuves, dont elle est entièrement dallée.
Il y a donc encore à notre époque des
pays où l'on songe à construire de tels
sanctuaires !...
Presque aussitôt, par une porte diffé-
rente, quatre petites créatures m'appa-
raissent, toutes jeunes, toutes menues,
les cheveux coupés ras comme des gar-
çons, et une fleur de gardénia piquée sur
l'oreille. Les belles soies qui les couvrent,
dessinant leurs gorges à peine formées,
indiquent des femmes du palais, — sans
nul doute des ballerines, puisqu'il n'y a
UN PÈLERIN d'aNGKOR 31
guère que cela, paraît-il, à la cour du
vieux roi Norodon. Au mouvement que
je fais pour me retirer, elles répondent
par un gentil signe timide, qui signifie :
(( Restez donc, vous ne nous gênez pas. »
Et je les remercie d'un salut. Cette cour-
toisie humaine, que l'on nous a apprise
aux deux bouts opposés du monde et
dont nous venons de faire vaguement
l'échange, est d'ailleurs notre seule notion
commune... J'avais déjà rencontré dans
ma vie bien des femmes-poupées, bien
des femmes-bibelots, mais pas encore des
Cambodgiennes chez elles, et je regarde
celles-ci évoluer sur les dalles d'argent à
pas silencieux, avec tant de grâce aisée
et naïve; leurs torses, tous leurs membres
ont du être assouplis dès l'enfance par
32 UN PÈLERIN d'aNGKOR
ces longues danses rituelles, qui sont
d'usage ici, aux fêtes et aux funérailles.
Qui les amène si matin vers ce temple,
quel chagrin puéril ? Et quelles sortes de
prières peuvent bien formuler leurs petites
âmes, qui en ce moment se révèlent
anxieuses dans leurs yeux?...
La chaleur est déjà lourde quand je
reviens au quartier des Français, pour
chercher l'ombre à bord de mon petit
bateau amarré contre la berge. Accable-
ment et silence, dans ces rues si bien
tracées mais vides, où l'herbe envahit les
trottoirs. A part quelques forçats cambod-
giens, tout nus, l'air nonchalant et heu-
reux, qui arrosent les pelouses des jardins
aux bizarres fleurs, je ne rencontre plus
personne : la ville du roi Norodon va
VS PÈLERIN d'aNGKOR 33
s'endormir jusqu'à la tombée du jour,
sous l'éblouissement de son soleil. Et
décidément ce petit coin de France, qui
est venu se greffer là, ne semble pas
viable, tant il a pris, en peu d'années, un
air de vétusté et d'abandon.
A trois heures de l'après-midi, je fais
appareiller pour continuer mon voyage
vers les ruines d'Angkor, en remontant
le cours du Mékong.
Aussitôt disparaît Pnom-Penh. Et la
grande brousse asiatique recommence de
nous envelopper entre ses deux rideaux
profonds, en même temps que se révèle,
partout alentour, une vie animale d'in-
tensité fougueuse. Sur les rives, que nous
frôlons presque, des armées d'oiseaux
34 UN PÈLERIN d'aNGKOR
pêcheurs se tiennent au guet, pélicans,
aigrettes et marabouts. Parfois des com-
pagnies de corbeaux noircissent l'air.
Dans le lointain, se lèvent des petits
nuages de poussière verte, et, quand ils
s'approchent, ce sont des vols d'innom-
brables perruches. Çà et là, des arbres
sont pleins de singes, dont on voit les
longues queues alignées pendre comme
une frange à toutes les branches.
De loin en loin, des habitations hu-
maines, en groupe perdu. Toujours un
fuseau d'or les domine, pointant vers le
ciel : la pagode.
Mes hommes ayant demandé de s'ap-
provisionner de fruits pour la route, je
fais arrêter, à l'heure du crépuscule,
contre un grand village bâti siir pilotis
UN PÈLERIN d'aNGKOR 35
tout au bord du fleuve. Des Cambodgiens
souriants s'avancent aussitôt, pour offrir
des cocos frais, des régimes de bananes.
Et, tandis que les marchés se discutent,
une énorme lune rouge surgit là-bas, sur
l'infini des forêts.
La nuit vient quand nous nous remet-
tons en route. Cris de hiboux, cris de
bêtes de proie ; concert infini de toutes
sortes d'insectes à musique, qui délirent
d'ivresse nocturne dans les inextricables
verdures.
Et puis, sur le tard, les eaux s'élar-
gissent, tellement que nous ne voyons
plus les rives : nous entrons dans le lac
immense, formé ici chaque année, après
la saison des pluies, par le puissant fleuve
qui périodiquement inonde les plaines
i
36 UN PÈLERIN d'aNGKOR
basses du Cambodge et une partie des
forêts du Siam. Pas un souffle de brise.
Comme sur de l'huile, nous traçons, en
glissant sur ce lac de la fièvre, des plis-
sures molles, que la lune argenté. Et l'air
tiède, que nous fendons vite, est encombré
par des nuées de bestioles étourdies, qui
s'assemblent en tourbillon à l'appel de
nos lanternes et s'abattent en pluie sur
nous : moucherons, moustiques, éphé-
mères, scarabées ou libellules.
Vers minuit, alors que nous venions
de nous endormir, fenêtres ouvertes et
demi-nus, tout à coup nous arrive un
essaim d'énormes scarabées noirs, bardés
de piquants comme des châtaignes, mais
d'ailleurs inoffensifs, qui se promènent en
hâte, explorant notre poitrine et nos bras.
VI
Mercredi, 27 novembre 1901 .
Sur le lac, grand comme une mer,
voici le lever du soleil. Et en quelques
minutes tout se colore. A l'horizon de
l'Est, l'air limpide devient tout rose, et
une ligne d'un beau vert chinois indique
la continuation sans fin de la forêt noyée.
Par contraste, du côté de l'Ouest — où
la rive est trop lointaine pour être vue —
il y a des amoncellements de choses
38 UN PÈLERIN D*ANGKOR
sombres, chaotiques, terrifiantes, qui
pèsent sur les eaux ; des choses qui se
tiennent debout, ainsi que des blocs de
montagnes, et se découpent aussi nettes
que des cimes réelles dans le ciel pur,
mais que l'on dirait prêtes à des écroule-
ments formidables comme ceux des fins
de monde ; l'ensemble de tout cela est
raviné, creusé, tourmenté, avec des té-
nèbres dans les replis, arec des rougeurs
de cuivre sur les saillies. Et juste au-
dessus, comme posée, la vieille lune
morte, la grande pleine lune couleur
d'étain, commence à pâlir devant ce soleil
qui surgit en face. Tout ce côté de l'Ouest
serait à ne pas regarder, à faire peur, si
l'on ne savait ce que c'est : un orage,
d'aspect cent fois plus terrible que les
UN PÈLERIN d'aNGKOR 39
nôtres, qui couve avec un air de dormir,
et vraisemblablement n'éclatera pas.
C'est de là que nous étaient venues,
sur la fin de la nuit, cette chaleur et cette
sorte de tension électrique si énervantes ;
avec l'habitude de ces climats, nous
avions deviné, avant de le voir, qu'il y
avait quelque part dans l'air un épouvan-
tail de ce genre. Mais voici que cela se
déforme, s'atténue, cesse de donner l'illu-
sion de la consistance, et on respire mieux
à mesure que tout achève de se dissoudre :
des nuages quelconques à présent ; bien-
tôt après, de simples vapeurs, qui restent
pour embrumer chaudement la partie
occidentale de cette petite mer, où nous
passons seuls.
Pas une jonque en vue ; pas plus de
UN PELERIN D ANGKOR
trace de l'homme qu'avant son apparition
dans la faune terrestre. Mais çà et là de
longues traînées, d'un blanc rosé, font
des marbrures sur les eaux verdâtres satu-
rées de matières organiques, et ce sont
des compagnies de pélicans qui dorment
et se laissent flotter.
Jusqu'au milieu du jour, nous conti-
nuons de cheminer sur le lac inerte, qui
a des luisances d'étain poli. A l'horizon
de l'Est, une espèce de moutonnement
vert se prolonge sans fin, toujours sem-
blable à lui-même : grands arbres, qui
baignent jusqu'aux branches et dont les
dômes seulement émergent encore. Ce
n'est qu'un faux rivage, puisque sous la
verdure le lac ne cesse de s'étendre à
d'imprécises distances ; ce n'est que la
UX PÈLERIN d'aXGKOR 41
limite des eaux plus profondes, où la végé-
tation perdrait pied.
Trente lieues, quarante lieues de forêt
noyée défilent ainsi, tant que dure notre
course paisible vers le Nord. Zone im-
mense, inutilisable en cette saison pour
l'homme, mais réservoir prodigieux de
vie animale ; ombrages pleins d'embûches
de guets-apens, de griffes, de becs fé-
roces, de petites dents venimeuses, de
petits dards aiguisés pour les piqûres
mortelles. Des ramures plient sous le
poids des graves marabouts au repos ;
des arbres sont si chargés de pélicans
que, de loin, on les croirait tout fleuris
de grandes fleurs paiement roses.
Aux instants où nous naviguons en frô-
lant presque cette forêt au vert éternel,
4.
A'2 UN PÈLERIN d'aNGKOR
les hôtes des branches s'épeurent, pren-
nent leur vol. Et alors, de près, nous
voyons des écheveaux de lianes, comme
dévidés sur les arbres, les rattachant les
uns aux autres, tellement que tout cela
se tient pour ne former qu'une seule
masse indémêlable.
A une heure, nous prenons notre mouil-
lage, à l'ombre, dans une petite baie,
enclose de folle verdure. C'est, paraît-il,
le point où doivent venir me chercher
les grands sampans commandés d'avance
au chef du plus prochain village sur la
route d'Angkor ; la mouche à vapeur qui
m'a conduit jusque-là ne pourrait du reste
s'avancer davantage sous bois.
Ils apparaissent vers six heures du soir,
ces sampans à toiture, sortant l'un après
UN PÈLERIN d'aNGKOR 4-3
l'autre de dessous les lianes en fouillis.
Le grand soleil rouge vient de se coucher
quand j'y prends place, avec mon servi-
teur français, mon interprète cambodgien,
mon boy chinois, notre petit bagage de
nomades. Et nous commençons de nous
enfoncer à l'aviron dans le dédale des
arbres, au cœur de la forêt noyée qui se
referme sur nous, tandis que la nuit vient
nous envelopper, presque soudaine, sans
crépuscule.
La région que nous allons traverser
n'est que pendant six mois par an trans-
formée en lac ; bientôt les eaux se reti-
reront, laissant reparaître la terre qui va
hâtivement se couvrir d'herbages. Et les
hommes reviendront bâtir des huttes pour
la saison sèche, ramenant leurs troupeaux
44 U\ PÈLERIN d'aNGKOR
et suivis de l'inévitable cortège des tigres
et des singes ; la vie pastorale reprendra
pied ici, jusqu'aux pluies prochaines.
Tous ces grands arbres, immergés jus-
qu'à la naissance des branches, simulent
dans l'obscurité nos chênes ou nos hêtres ;
on dirait un pays inondé de nos climats,
s'il n'y avait cette chaleur lourde, ces
excès de senteurs, ces excès de bruisse-
ments partout, cette pléthore de sève et
de vie. Le ciel s'est de nouveau rempli
de nuées d'orage et l'air redevient acca-
blant. Nuit sans étoiles et sans lune. Dans
cette zone, point de silhouettes de palmes.
Les énormes touffes noires, qui se suivent
en procession indéfinie sur notre passage,
rappellent les cimes de nos arbres, bien
qu'elles soient d'essences inconnues ; on
UN PÈLERIN d'aXGKOR 4-3
les voit, malgré la nuit, se dédoubler
dans le miroir obscurci des eaux, et leurs
vagues images renversées suffisent à main-
tenir pour nous le sentiment de l'inonda-
tion, de l'anormal, du cataclysme. A tout
instant nous heurtons les feuillées
épaisses, d'où retombent sur nos épaules
des lézards qui dormaient, des éphémères
par myriades, des petits serpents ou bien
des sauterelles. Souvent nos rameurs
s'égarent, s'interpellent en lugubres cris
asiatiques, et changent de route. Les
ruines auxquelles nous allons faire visite
sont vraiment bien gardées, par une telle
forêt...
Au bout de deux heures cependant nous
réussissons à sortir de dessous bois, pour
entrer dans un marécage, parmi des herbes
46
UN PELERIN D ANGKOR
géantes. Là, sommeille une rivière très
étroite, dont nous commençons à remonter
le cours, frôlés par les joncs, les plantes
de toute sorte. Nuit de plus en plus noire.
Au passage, nous faisons lever de grands
oiseaux quf s'effarent, ou bien une loutre,
ou quelque biche que l'on entend fuir avec
des bonds légers. Et vers dix heures
enfin, tandis que nos bateliers continuent
de ramer sans arrêt, nous nous étendons
sous nos moustiquaires, pour dormir
aussitôt d'un confiant sommeil.
VII
Jeudi, 28 novembre 490L
Environ deux heures du matin. Nous
sommes réveillés, mais délicieusement et
à peine, par une musique lente, douce,
jamais entendue et si étrange... Ce n'est
ni très loin, ni très près... Des flûtes, des
tympanons, des cithares ; on dirait aussi
des carillons de clochettes, et des gongs
argentins rythmant la mélodie en sour-
dine. En même temps nous percevons
48 UN PÈLERIN d'aNGKOR
que le bruit des rames a fait trêve, que
le sampan ne marche plus. Donc, nous
voici au terme de notre voyage par eau,
et amarrés sans doute contre la rive pour
débarquer ensuite au lever du soleil. La
musique persiste, monotone, répétant
toujours les mêmes phrases, qui ne fati-
guent pas mais qui bercent. Et nous nous
rendormons bientôt, ayant dit en nous-
mêmes, pendant ces minutes d'un demi-
réveil : (( C'est bon, nous sommes arrivés
au Siam, devant quelque village, et il y
a fête nocturne... dans la pagode... en
l'honneur des dieux d'ici... »
Six heures et demie du matin. Réveil
encore, mais pour tout de bon cette fois,
car il fait jour ; entre les planches qui
nous abritent, nous voyons filtrer des rais
UN PÈLERIN d'aNGKOR 49
de lumière rose. La musique n'a pas cessé,
toujours douce et pareille, mêlée mainte-
nant àl'aubade sonore des coqs, aux bruits
de la vie diurne qui revient.
Et c'est un enchantement de regarder
au dehors ! Si la végétation de la forêt
noyée, sur laquelle nos yeux s'étaient
fermés, rappelait celle de nos climats, ici
la plus extravagante flore tropicale s'éploie
en toutes sortes de palmes, de grandes
plumes vertes, de grands éventails verts.
Nous sommes devant un village, sur une
petite rivière aux berges de fleurs. A tra-
vers les roseaux, le soleil levant jette par-
tout ses flèches d'or. Des maisonnettes
de chaume, sur pilotis, s'alignent le long
d'un sentier de sable fin. Des gens demi-
nus, sveltes, aux torses cuivrés, circulent
5
50 UN PÈLERIN d'aNGKOR
parmi la verdure. Ils passent et repassent,
un peu pour nous voir, mais les regards
sont discrets, souriants et bons. Les fleurs
embaument : une odeur de jasmin, de
gardénia, de tubéreuse. Dans la pure
lumière qui renaît, ce naïf va-et-vient
matinal semble une scène des vieux âges
où rhomme avait encore la tranquillité. Et
puis, habitués comme nous Tétions à la
laideur des filles d'Annam, qui n'y voient
qu'entre des paupières bridées, par deux
petits trous obliques, combien cela nous
change et nous repose d'arriver au milieu
d'une population qui ouvre ses yeux à
peu près comme nous ouvrons les nôtres!
Et nous mettons pied à terre, — au
Siam'. Là-bas, sous un hangar à toi-
1. On sait que des arrangements récents pris
É
UN PÈLERIN d'aNGKOR 51
ture de nattes qui est la pagode, les musi-
ciens de cette nuit, qui ont cependant fait
silence, se tiennent accroupis auprès de
leurs tympanons, de leurs flûtes et de
leurs cithares. Ils avaient donné tout ce
concert pour d'humbles images bouddhi-
ques, peinturlurées de bleu, de rouge et
d'or, qui sont là pendues et devant les-
quelles se fanent des offrandes de fleurs :
lotus, nénufars et jasmins.
Arrivent maintenant mes charrettes à
bœufs, commandées depuis hier au chef
du district; cinq charrettes, car il n'y a
place dans chacune que pour une seule
personne, tout contre le dos du cocher.
Elles ressemblent à des espèces de man-
avec le Siam ont cédé le territoire d'Angkor au
Cambodge, autrement dit à la France.
I.
52 UN PÈLERIN d'aNGKOR
dolines qui seraient posées sur des
roues et que l'on aurait attelées par leur
long manche, courbé en proue de gon-
dole.
Il faut se hâter de partir, afin d'arriver
à Angkor avant le midi brûlant. Et le
voyage commence en suivant l'étroite
rivière par un sentier de sable bordé de
roseaux et de fleurs ; c'est sous une colon-
nade de hauts cocotiers d'où retombent
des guirlandes de lianes, fleuries en grap-
pes. Il fait une fraîcheur matinale exquise,
sous ces grandes palmes ; nous traversons
des villages, tranquilles et jolis comme à
l'ùge d'or, où les gens nous regardent
passer avec des sourires de bienveillance
timide. La race semble de plus en plus
mélangée de sang indien, car beaucoup
UX PÈLERIN d'aXGKOR 53
de jeunes filles ont de grands yeux noirs,
ombrés comme ceux des bayadères.
Halte au bout d'une heure à Siem-
Reap, presque une ville, mais tout à fait
siamoise, avec ses maisonnettes toujours
perchées sur pilotis, et sa pagode qui se
hérisse de cornes d'or. Il y a cependant
un petit bureau de poste, tout campa-
gnard, où l'on peut affranchir ses lettres
avec des timbres à l'effigie du roi Ghula-
longkorn. Et un petit bureau de télé-
graphe, car on m'apporte une dépêche
ainsi conçue : « Résident supérieur de
Pnom-Penh à gouverneur de Siem-
Reap. Vous prie faire prévenir M. Pierre
Loti qu'il trouvera quatre éléphants à
Kompong-luong à son retour. » C'est
à souhait ; les quatre éléphants, je les.
5.
54 UN PÈLERIN d'aNGKOR
avais fait demander au bon roi Norodon,
afin de pouvoir me rendre, après le pèle-
rinage d'Angkor, à la pagode où reposent
les cendres de la reine mère du Cam-
bodge, au milieu des bois.
Après Siem-Reap, nos charrettes à
bœufs quittent la rivière, pour tourner
dans un autre chemin de sable qui plonge
en pleine forêt. Alors c'est fini tout à
coup des grandes plumes vertes au-des-
sus de nos têtes; toute cette végétation
de cocotiers et d'arékiers se localisait au
bord de l'eau; nous pénétrons sous des
feuillages qui ressemblent à ceux de nos
climats, seulement les arbres qui les por-
tent seraient un peu des géants à côté
des nôtres. Malgré tant d'ombre, la
chaleur, à mesure que monte le soleil,
UN PÈLERIN d'aNGKOR S3
devient de minute en minute plus acca-
blante. Suivant le vague sentier, à tra-
vers la futaie démesurée et la brousse
impénétrable, nos charrettes sautillent,
au trot de nos bœufs, entre deux rangées
de buissons ou de fougères. Et les singes
prudents grimpent au plus haut des
branches.
C'est au bout de deux heures environ
de cette course en forêt que la ville fabu-
leuse tout à coup se révèle à nos yeux,
quand déjà nous nous sentions pris par
le sommeil, à force de cahots, de berce-
ment et de chaleur.
Devant nous voici de l'espace libre qui
se développe : un marais envahi par les
herbes et les nénufars; puis toute une
vaste coupée, pour nous dégager enfin
56 UN PÈLERIN d'aNGKOR
de ces bois où nous cheminions enfermés.
Et plus loin, au delà de ces eaux sta-
gnantes, voici des tours ayant forme de
tiare, des tours en pierre grise, de prodi-
gieuses tours mortes qui se profilent sur
le ciel pâli de lumière! Oh! je les recon-
nais tout de suite, ce sont bien celles de
la vieille image qui m'avait tant troublé
jadis, un soir d'avril, dans mon musée
d'enfant... Donc, je suis en présence de
la mystérieuse Angkor !
Cependant je n'ai pas l'émotion que
j'aurais attendue. Il est trop tard sans
doute dans ma vie, et j'ai déjà vu trop de
ces débris du grand passé, trop de tem-
ples, trop de palais, trop de ruines. D'ail-
leurs, tout cela est comme estompé sous
l'éblouissement du jour ; on le voit mal.
UN PÈLERIN d'aNGKOR o7
parce qu'il fait trop clair. Et puis, sur-
tout, midi approche, avec sa lassitude,
avec son invincible somnolence.
Ces enceintes colossales et ces tours,
qui viennent de nous apparaître comme
quelque mirage de la torride chaleur, ce
n'est pas la ville même, mais seulement
Angkor-Vat, son principal temple, —
auprès duquel nous devons camper pour
ce soir. La ville, Angkor-Thom, on nous
dit qu'elle gît plus loin, immense et
imprécise, ensevelie sous la forêt tropi-
cale.
Pour conduire à cette basilique-fan-
tôme, un pont des vieux âges, construit
en blocs cyclopéens, traverse l'étang
encombré de roseaux et de nénufars;
58
UN PELERIN D ANGKOR
deux monstres, rongés par le temps et
tout barbus de lichen, en gardent l'en-
trée ; il est pavé de larges dalles qui pen-
chent et, par places, on le dirait près de
crouler dans l'eau verdâtre. Au pas de
nos bœufs, nous le traversons, presque
endormis; à l'autre bout s'ouvre une
porte, surmontée de donjons comme des
tiares, et flanquée de deux gigantesques
serpents cobras qui se redressent,
éployant en éventail leurs sept têtes de
pierre.
Et, cette porte franchie, nous voici en
dedans de la première enceinte, qui a
plus (IKe lieue détour : une morne soli-
tude enclose, simulant un jardin à l'aban-
don; des broussailles, enlacées de jasmins
qui embaument, et d'où l'on voit çà et là
UN PÈLERIN d'aNGKOR 59
surgir des débris de tourelles, des statues
qui ferment les yeux, ou bien des têtes
multiples de grands cobras sacrés. Le
soleil nous brûle, maintenant que nous
avons quitté l'ombre des épaisses ramu-
res. Une avenue dallée de pierres grises
allonge devant nous sa ligne fuyante,
s'en va droit jusqu'au sanctuaire, dont la
masse gigantesque domine à présent
toutes choses; avenue sinistre, passant
au milieu d'un petit désert trop mysté-
rieux, et pour mener à des ruines, sous
un soleil de mort. Mais, plus nous appro-
chons de ce temple, que nous pensions
voué au définitif silence, plus il nqjnble
qu'une musique douce arrive à nos oreil-
les, — qui sont un peu troublées, à dire
vrai, par la fiévreuse chaleur et le besoin
60
UN PELERIN D ANGKOR
de dormir... C'est bien une musique
pourtant, distincte du concert des insectes
et du grincement de nos chariots; c'est
quelque chose comme une lente psalmo-
die humaine, à voix innombrables... Qui
donc peut chanter ainsi dans ces ruines,
et malgré les lourdeurs accablantes de
midi?...
Quand nous sommes au pied même des
écrasantes masses de pierres sculptées,
des terrasses, des escaliers, des tours qui
pointent dans le ciel, nous rencontrons le
village d'où montent ces prières chan-
tées : parmi quelques hauts palmiers
frêles, des maisonnettes sur pilotis, en
bois et en nattes, très légères, avec d'élé-
gantes petites fenêtres festonnées, qui se
UN PÈLERIN d'aNGKOR 61
garnissent aussitôt de têtes curieuses,
pour nous voir venir. Ce sont des per-
sonnages au crâne rasé, tous uniformé-
ment vêtus d'une robe couleur citron et
d'une draperie couleur orange. Ils chan-
tent à demi-voix et nous regardent sans
interrompre leur litanie tranquille.
Très singulier village, où il n'y a point
de femmes, point de bétail, point de cul-
tures; rien que ces chanteurs, jaunes de
figure et vêtus en deux nuances de jaune.
Environ deux cents bonzes du Cambodge
et du Siam, préposés à la garde des
ruines sacrées, vivent là dans les conti-
nuelles prières, psalmodiant nuit et jour
devant l'amas des blocs titanesques accu-
mulés en montagne.
Tout de même l'arrivée de nos char-
6
Ô2 UN PÈLERIN d'aNGKOR
rettes, de nos bœufs, de nos bouviers,
interrompt un instant leur monotone rêve.
Pour nous faire accueil, deux ou trois
d'entre eux descendent des maisonnettes
perchées, et, le crâne luisant sous le so-
leil, s'avancent à notre rencontre, sans
hâte et à l'aise, dans cette chaleur qui
tombe d'aplomb sur la terre et que la
terre renvoie plus malsaine et plus
mouillée.
Ils nous offrent comme gîte le grand
abri qui sert aux fidèles pendant les pèle-
rinages : c'est, sur pilotis comme leurs
maisons, un plancher à claire-voie et une
toiture de chaume que supportent des
colonnes en bois rougeâtre. Point de mu-
raille; nous n'aurons jour et nuit pour
nous enfermer que les draperies transpa-
UN PÈLERIN d'aNGKOR 63
rentes de nos moustiquaires. Pour mobi-
lier, rien qu'un vieil autel bouddhique,
aux dieux d'or mourant, devant lesquels
des petits tas de cendre attestent qu'on
leur a brûlé beaucoup de baguettes parfu-
mées ^
Nous campons là sur des nattes, der-
rière nos mousselines hâtivement tendues,
heureux de pouvoir enfin nous allonger,
à cinq ou six pieds au-dessus de la terre
où rampent les serpents, heureux de sen-
tir nos têtes protégées par un vrai toit,
qui donne, sinon de la fraîcheur, du
moins de l'ombre épaisse. Et, cherchant
l'ombre aussi, nos bœufs se couchent sous
1. Depuis qu'Angkor appartient à la France, on
a bâti, parait-il, une maisonnette dans le genre
d'un bungalow indien pour loger les visiteurs d'Eu-
rope.
64 UN PÈLERIN d'aNGKOR
notre maison, contre le sol humide et
chaud.
S'il y avait de l'air, il nous en vien-
drait de partout, même d'en bas, puisque
le plancher est à jour; mais il n'y en a
nulle part, à cette heure où tout est brû-
lant, immobile et languide. La torpeur
méridienne achève d'éteindre les bruits,
de figer les choses ; l'éternelle psalmodie
des bonzes, le murmure même des
insectes semblent mettre une pédale
sourde et se ralentir. A travers la mous-
seline comme à travers une brume, nous
continuons de voir, tout près, tout près,
les énormes soubassements du temple,
dont nous devinons les tours se perdant
là-haut, dans de l'incandescence blanche.
La lourdeur et le mystère de ces grandes
UN PELERIN D ANGKOR
6'
ruines qui emplissent la moitié du ciel,
m'inquiètent davantage à mesure que mes
yeux se ferment ; et c'est seulement lors-
que le sommeil est près de me faire som-
brer dans l'inconscience que je reconnais
bien comme accompli mon souhait de
jadis, que je me sens tout à fait arrivé à
Angkor...
Je dois avoir dormi deux ou trois
heures, quand par degrés la conscience
m»e revient... Qu'est-ce donc que je rê-
vais? Cela se passait dans un pays sans
nom où il faisait tristement sombre ; près
de moi, sur une plage blanchâtre, le long
d'une mer confuse et noire, s'agitaient
des silhouettes humaines, — que peut-
être j'ai aimées au cours de quelque exis-
6.
66 UN PÈLERIN d'aNGKOR
tence précédente, qui sait, car mon cœur
se serre un peu quand la grande lueur
réelle, tout à coup revenue, les chasse
dans le non-être sans retour... Où suis-
je bien?... Sur quelle région de la Terre
se rouvrent mes yeux?... Il fait chaud,
d'une chaleur molle, comme si je m'étais
couché au-dessus d'une vasque d'eau
bouillante... De l'ombre sur ma tète.
Mais, autour de moi, encadrées par ces
espèces de frangeis qui retombent de la
toiture en roseaux, des choses proches .
éclatent dans une lumière trop vive : ce
sont des feuillages inondés de soleil et
d'interminables alignements de pierres
grises, dont la réverbération m'éblouit.
Et puis dans l'air il y a des chants,
comme des plaintes, sur un rythme
UN PÈLERIN d'aNGKOR 67
inconnu. — Ah! les litanies des bonzes. —
Et ces pierres grises? — Oui, je me rap-
pelle : les assises colossales des ruines...
Je dormais depuis midi au pied du grand
temple d'Angkor, dans cette clairière qui
est gardée par des fossés et des petits
murs, et que, de toutes parts, en silence,
la forêt tropicale environne de ses épais
linceuls verts.
Trois heures et demie, l'instant oii cha-
cun s'éveille ici, après l'accablement
diurne. Sous le plancher à claire-voie,
j'entends les bœufs qui se relèvent, les
bouviers qui recommencent à parler. Les
mouches bourdonnent en crescendo et les
bonzes psalmodient plus fort.
Aucun nuage au ciel, aucune menace.
68 UN PÈLERIN d'aNGKOR
Toute la voûte resplendit, paiement bleue,
au-dessus des énormes tours. Sans doute
l'arrosage tropical va faire trêve encore
pour ce soir. Que Ton attelle donc à nou-
veau les charrettes : au lieu d'entrer dans
le temple, j'irai plutôt voir la ville, là-
bas sous le suaire des arbres. Elle est
loin, cette ville ensevelie. Tandis qu'il y
a dix mètres à peine entre ma maison-
nette suspendue et les marches qui
mènent aux premières galeries du sanc-
tuaire; il me sera toujours facile de m'y
rendre, sous n'importe quelle ondée.
Avec les mêmes grincements de roues,
la même lenteur berçante, nous retraver-
sons le bocage enclos, ensuite le portique
du seuil, le pont oh se tiennent en senti-
nelle les grands serpents à sept têtes.
UN PÈLERIN d'aNGKOR 69
Et, par les vagues sentiers de brousse,
nous nous replongeons sous le couvert
infini de la forêt. Alors la chaleur, qui
continue de peser aussi lourdement sur
nos épaules, se fait tout à coup ombreuse
et mouillée; des tourbillons de mousti-
ques nous enveloppent, et nous respirons
cette malaria spéciale qui donne la fièvre
des bois.
Nous cheminions depuis une heure à
travers la futaie ininterrompue, parmi les
fleurs étranges, quand enfin les remparts
de la ville se dressent devant nous, tou-
jours en pleine nuit verte, sous l'enlace-
ment des ramures. Ils étaient défendus
jadis par des fossés de cent mètres de
large, que la terre et les feuilles mortes
achèvent de combler, et ils avaient plus
70 UN PÈLERIN d'aNGKOR
de quatre lieues de pourtour. On croirait
à présent des rochers, tant ils sont hauts
et frustes, déformés par le travail patient
des racines, envahis par les broussailles
et les fougères. Et la « Porte de la Vic-
toire », sous laquelle nous allons passer,
on dirait, au premier aspect, l'entrée
d'une caverne frangée de lianes...
A des époques imprécises, cette ville,
depuis des siècles ensevelie, fut une des
splendeurs du monde. De même que le
vieux Nil, avec son limon seul, avait fait
éclore .dans sa vallée une civilisation
merveilleuse, ici le Mékong, épandant
chaque année ses eaux, avait déposé de
la richesse et préparé l'empire fastueux
des Khmers. C'est vraisemblablement à
UN PÈLERIN d'aNGKOR 71
l'époque d'Alexandre le Macédonien qu'un
peuple émigré de l'Inde vint s'implanter
sur les bords de ce grand fleuve, après
avoir subjugué les indigènes craintifs (des
hommes à petits yeux, adorateurs du ser-
pent). Les conquérants amenaient à leur
suite les dieux du brahmanisme, les belles
légendes du Ramayana, et, à mesure que
croissait leur opulence sur ce sol fertile,
ils élevaient partout des temples gigan-
tesques, ciselés de mille figures.
Plus tard — quelques siècles plus tard,
on ne sait trop, car l'existence de ce
peuple s'est beaucoup effacée de la mé-
moire des hommes — les puissants sou-
verains d'Angkor virent arriver, de l'Oc-
cident, des missionnaires en robe jaune,
porteurs de la lumière nouvelle dont s'é-
I
72 UN PÈLERIN d'aNGKOR
merveillait le monde asiatique : le Boud-
dha, devancier de son frère Jésus, venait
d'éclairer l'Inde, et ses envoyés se répan-
daient vers r Extrême-Asie, pour y prê-
cher cette même morale de pitié et d'a-
mour que les disciples du Christ avaient
récemment donnée à l'Europe. Alors les
farouches temples de Brahma devinrent
des temples bouddhiques ; les statues de
leurs autels changèrent d'attitude et bais-
sèrent les yeux avec des sourires plus
doux.
Il semble que, sous le bouddhisme,
la ville d'Angkor connut l'apogée de sa
gloire. Mais l'histoire de son rapide et
mystérieux déclin n'a pas été écrite, et la
forêt envahissante en garde le secret. Le
petit Cambodge actuel, conservateur de
I
UN PÈLERIN d'aNGKOR 73
rites compliqués au sens perdu, est un
dernier débris de ce vaste empire des
Khmers, qui depuis plus de cinq cents
ans a fini de s'éteindre sous le silence
des arbres et des mousses...
Donc, à travers l'ombre, nous arrivons
à la « Porte de la Victoire », qui d'abord
nous semblait l'entrée d'une grotte. Ce-
pendant elle est surmontée de mons-
trueuses figures de Brahma, que nous
cachaient les racines enlaçantes, et, de
chaque côté, dans des espèces de niches,
sous les feuillées, se tiennent embusqués
d'informes éléphants à trois têtes.
Au delà de cette porte, couronnée de
sombres visages, nous pénétrons dans ce
qui fut la ville immense. Il faut le savoir.
74 UN PÈLERIN d'aNGKOR
car, à l'intérieur des murailles, la forêt
se prolonge, aussi ombreuse, aussi serrée,
éployant aussi haut ses ramures sécu-
laires. Nous quittons là nos charrettes
pour nous avancer à pied par des sentiers
à peine tracés, des foulées de bête fauve;
comme guide, j'ai mon interprète cam-
bodgien, qui est un familier des ruines;
à sa suite, nos pas s'étouffent dans
l'herbe, et nous n'entendons que le glis-
sement discret des serpents, la fuite
légère des singes.
Cependant de méconnaissables débris
d'architecture apparaissent un peu par-
tout, mêlés aux fougères, aux cycas, aux
orchidées, à toute cette flore de pénombre
éternelle qui s'étale ici sous la voûte des
grands arbres. Quantité d'idoles boud-
UN PÈLERIN d'aXGKOR 75
dhiques, petites, moyennes ou géantes,
assises sur des trônes, sourient au néant;
on les avait taillées dans la pierre dure
et elles sont restées, chacune à sa même
place, après l'écroulement des temples,
qui devaient être en bois sculpté ; presque
toujours de pieux pèlerins leur ont cons-
truit des toits en chaume pour les abriter
contre les averses d'orage; on leur a
même brûlé des baguettes d'encens et
apporté des fleurs; mais il n'y a point
de bonzes habitant à leurs côtés, à cause
de la terrible « fièvre des bois » qui ne
permet pas de dormir sous l'épaisseur
des cimes vertes, et, même aux époques
des grands pèlerinages, on les laisse
passer leurs nuits dans la solitude.
Voici où furent des palais, voici oii
76 UN PÈLERIN d'aNGKOR
vécurent des rois prodigieusement fas-
tueux, — de qui l'on ne sait plus rien,
qui ont passé à l'oubli sans laisser même
un nom gravé sur une pierre ou dans
une mémoire. Ce sont des constructions
humaines, ces hauts rochers qui, main-
tenant, font corps avec la forêt et que
des milliers de racines enveloppent, étrei-
gnent comme des pieuvres.
Car il y a un entêtement de destruction
même chez les plantes. Le Prince de la
Mort, que les Brahmes appellent Shiva,
celui qui a suscité à chaque bête l'en-
nemi spécial qui la mange, à chaque
créature ses microbes rongeurs, semble
avoir prévu, depuis la nuit des origines,
que les hommes tenteraient de se pro-
longer un peu en construisant des choses
V^ PÈLERIN d'aNGKOR 77
durables ; alors, pour anéantir leur œuvre,
il a imaginé, entre mille autres agents
destructeurs, les pariétaires, et surtout
ce « figuier des ruines » auquel rien ne
résiste.
C'est le « figuier des ruines » qui règne
aujourd'hui en maître sur Angkor. Au-
dessus des palais, au-dessus des temples
qu'il a patiemment désagrégés, partout il
déploie en triomphe son pâle branchage
lisse, aux mouchetures de serpent, et
son large dôme de feuilles. Il n'était
d'abord qu'une petite graine, semée par
le vent sur une frise ou au sommet d'une
tour. Mais, dès qu'il a pu germer, ses
racines, comme des filaments ténus, se
sont insinuées entre les pierres pour des-
cendre, descendre, guidées par un ins-
7.
78 UN PÈLERIN d'aNGKOR
tinct sûr, vers le sol, et, quand enfin
elles l'ont rencontré, vite elles se sont
gonflées de suc nourricier, jusqu'à de-
venir énormes, disjoignant, déséquilibrant
tout, ouvrant du haut en bas les épaisses
murailles; alors, sans recours, l'édifice a
été perdu.
La forêt, toujours la forêt, et toujours
son ombre, son oppression souveraine.
On la sent hostile, meurtrière, couvant
de la fièvre et de la mort; à la fin, on
voudrait s'en évader, elle emprisonne,
elle épouvante... Et puis, les rares oiseaux
qui chantaient viennent de faire silence,
et qu'est-ce que c'est que cette obscu-
rité soudaine? Il n'est pas l'heure ce-
pendant ; il doit y avoir autre chose que
l'épaisseur des verdures, là-haut, pour
UN PÈLERIN d'aNGKOR 79
rendre les sentiers si sombres... Ah! un
tambourinement général sur les teuil-
lées, une averse diluvienne! Au-dessus
des arbres, nous n'avions pas vu que
tout à coup le ciel devenait noir. L'eau
ruisselle, se déverse à torrents sur nos
têtes; vite, réfugions-nous là-bas, près
d'un grand Bouddha songeur, à l'abri de
son toit de chaume.
Gela dure longtemps, l'hospitalité forcée
de ce dieu, — et c'est infiniment triste,
dans le mystère de dessous bois, au
baisser du jour.
Quand le déluge enfin s'apaise, il serait
temps de sortir de la forêt pour ne pas
s'y laisser surprendre par la nuit. Mais
nous étions presque arrivés au Bayon,
le sanctuaire le plus ancien d'Angkor et
k
80 UN PÈLERIN d'aNGKOR
célèbre par ses tours aux quatre visages;
à travers la futaie semi-obscure, on l'aper-
çoit d'ici, comme un chaos de rochers.
Allons quand même le voir.
En pleine mêlée de ronces et de lianes
ruisselantes, il faut se frayer un chemin
à coups de bâton pour arriver à ce temple.
La forêt l'enlace étroitement de toutes
parts, l'étouffé et le broie; d'immenses
« figuiers des ruines », achevant de le
détruire, y sont installés partout jusqu'au
sommet de ses tours qui leur servent de
piédestal. Voici les portes; des racines,
comme des vieilles chevelures, les dra-
pent de mille franges; à cette heure déjà
tardive, dans l'obscurité qui descend des
arbres et du ciel pluvieux, elles sont de
profonds trous d'ombre devant lesquels
UN PÈLERIN d'aNGKOR 81
on hésite. A l'entrée la plus proche, des
singes qui étaient venus s'abriter, assis
■en rond pour tenir quelque conseil, s'é-
chappent sans hâte et sans cris; il semble
qu'en ce lieu le silence s'impose. On
n'entend que de furtifs bruissements
d'eau : les feuillages et les pierres qui
s'égouttent après l'averse.
Le guide cambodgien msiste pour
partir ; nous n'avons pas de lanternes à
nos charrettes, dit-il, et il faut rentrer
avant l'heure du tigre. Soit, allons-nous-
en; mais nous reviendrons, exprès pour
ce temple infiniment mystérieux.
Tout de même, avant de m'éloigner, je
lève la tête vers ces tours qui me sur-
plombent, noyées de verdure, — et je
frémis tout à coup d'une peur inconnue
L
82
UN PELERIN DANGKOR
en apercevant un grand sourire figé qui
tombe d'en haut sur moi,... et puis un
autre sourire encore, là-bas sur un autre
pan de muraille,... et puis trois, et puis
cinq, et puis dix; il y en a partout,
et j'étais surveillé de toutes parts...
Les « tours à quatre visages! » Je les
avais oubliées, bien qu'on m'en eût
averti... Ils sont de proportions telle-
ment surhumaines, ces masques sculptés
en l'air, qu'il faut un moment pour les
comprendre ; ils sourient sous leurs grands
nez plats et gardent les paupières mi-
closes, avec je ne sais quelle féminité
caduque ; on dirait des vieilles dames dis-
crètement narquoises. Images des dieux
qu'adorèrent, dans les temps abolis, ces
hommes dont on ne sait plus l'histoire;
UX PÈLERIN d'aXGKOR 83
images auxquelles, depuis des siècles, ni
le lent travail de la forêt, ni les lourdes
pluies dissolvantes n'ont pu enlever
l'expression, l'ironique bonhomie, plus
inquiétante encore que le rictus des
monstres de la Chine...
Nos bœufs trottent bon train pour le
retour, comme devinant qu'il faut sortir
avant la nuit de cette forêt, mouillée d'eau
chaude, qui déjà se fait obscure presque
soudainement, sans crépuscule. Et le
souvenir des trop grandes vieilles dames,
qui sourient là-bas derrière nous, dis-
crètes au-dessus des amas de ruines, con-
tinue de me poursuivre pendant cette
fuite sautillante et cahotée à travers la
brousse.
UN PELERIN D ANGKOR
Quand je retrouve enfin l'air libre, de-
vant les larges fossés de nénufars, à l'en-
trée du pont cyclopéen, le ciel déblayé a
repris une limpidité de cristal, et c'est
l'instant où commencent à palpiter les
étoiles. Au bout de la clairière réapparue^
les tours du temple d'Angkor-Vat se dres-
sent très haut; elles ne sont plus, comme
à midi, pâlies par un excès de soleil,
presque nébuleuses; d'une netteté vio-
lente, à présent, elles découpent à l'em-
porte-pièce, sur fond d'or vert, leurs sil-
houettes de tiares à plusieurs rangs d&
fleurons, et une grande étoile, l'une des-
premières allumées, scintille au-dessus,
magnifiquement... Alors revient chanter
en moi la phrase enfantine de jadis r
« Au fond des forêts du Siam, j'ai vu
UN PÈLERIN d'aNGKOR 8o
l'étoile du soir se lever sur les grandes
ruines d'Angkor. »
Après l'étouffemenl des voûtes d'arbres,
après la forêt pleine d'embûches, on a
déjà une impression de sécurité et de
« chez soi » à rentrer dans l'immense
enclos du temple où les broussailles
n'ont guère plus que la taille humaine et
où l'avenue dallée s'en va droite et sûre
vers un semblant de village. Le chant des
bonzes est aussi là pour me faire accueil,
- et quand je remonte par la petite échelle
dans ma maisonnette sur pilotis et sans
murailles, tout cela me semble hospi-
- talier.
C'est à nuit close, précédé d'un Sia-
mois porteur de torche, que je franchis
86 UN PÈLERIN d'aNGKOR
enfin le seuil de ce temple colossal d'Ang-
kor-Vat. J'avais cependant pris mon
parti de n'y commencer mon pèlerinage
que demain au lever du jour; mais il est
là, si voisin, surplombant presque de sa
masse terrible mon logis frêle !
Quelques marches de granit à monter
et m'y voici, dans une première galerie
infiniment longue qui a l'intimidante sono-
rité des cavernes et qui en avait d'abord
le silence, mais qui tout de suite s'emplit
de bruissements...
C'est la galerie extérieure, celle qui
forme un carré de deux cent cinquante
mètres de côté et qui entoure, comme
un somptueux chemin de ronde, tout
l'enchevêtrement étage des construc-
tions centrales... Les dalles y sont feu-
UN PELERIN D ANGKOR
trées d'on ne sait quoi de mou qui s'é-
crase sous les pas en répandant une
odeur de musc et de fiente. Et, aux bruis-
sements de l'arrivée, s'ajoutent à pré-
sent des petits cris aigus qui se propa-
gent devant nous dans ces lointains si
obscurs...
La torche en passant me révèle, sur
les parois d'un 'gris sombre, une mêlée
inextricable de guerriers qui gesticulent
avec fureur; tout le long du chemin, un
bas-relief ininterrompu déroule à perte
de vue des batailles, des combattants par
milliers, des éléphants caparaçonnés,
des monstres, des chars de guerre... Je
ne prétends pas m'aventurer cette nuit
dans le dangereux dédale du milieu,
dans le temple proprement dit, mais au
UN PELERIN D ANGKOR
moins voudrais-je en faire le tour, par
ces galeries si^^'droites, qui semblent si
faciles, et continuer de suivre jusqu'au
bout le déroulement du ^bas-relief... Ce-
pendant ils me troublent, ces petits cris
aigus qui se multiplient en concert,
comme poussés parades milliers de rats,
au-dessus de ma tête!... Et puis, là-
haut, en guise de pierres de voûte, ne
dirait-on pas un tremblotement d'étoffes
noires?... Oh! les adorables créatures
inscrites çà et là aux parois, sans doute
pour reposer les yeux de la longue ba-
taille : un lotus à la main, elles se tien-
nent deux par deux, ou trois par trois,
calmes et souriantes sous leurs tiares
archaïques. Et ce sont les Apsâras divi-
nes des théogonies hindoues. Avec
UN PELERIN D AXGKOR
89
amour, les artistes d'autrefois ont ciselé
et poli leurs gorges de Vierges... Qui
dira ce qu'est devenue la cendre des
belles sur qui furent copiés ces torses
parfaits?... Horreur! voici que les voûtes
s'abaissent vers nous, ou du moins les
tremblotantes étoffes noires qui y parais-
sent suspendues!... Elles descendent à
toucher nos cheveux, on sent le vent
qu'elles font comme à grands coups
d'éventail... Des corps poilus, agitant
très vite de longues membranes chau-
ves... Et c'était cela qui criait là-haut
comme des rats... Nous sommes frôlés de
toutes parts... D'énormes chauves-souris,
en nuage, en avalanche, affolées, agres-
sives!... Elles vont éteindre notre pauvre
lumière falote. Sauve qui peut! Courons
90 UN PÈLERIN d'aNGKOR
vers les portes... Ce temple, évidemment,
ne veut pas qu'on le profane aux heures
solennelles de la. nuit.
Au dehors, paix soudaine, sérénité du
ciel et splendeur des étoiles. Nous arrê-
tons notre course de fuite pour respirer
délicieusement ; il y a des jasmins qui
embaument l'air, et la tranquille psal-
modie des bonzes, après ces milliers de
cris à nos oreilles, semble une musique
exquise. Toutes |ces figures tourmentées
qui peuplaient les murailles et tous ces
attouchements d'ailes affreuses ! . . . De
quel cauchemar nous venons de sortir!...
Du reste, c'est l'heure enchantée dans
ces régions, l'heure où le brasier du
soleil s'est éteint et où la rosée mauvaise
UN PÈLERIX d'aNGKOR 91
n'a pas commencé de mouiller toutes
choses. Dans l'immense clairière au
milieu de laquelle trône le temple, et que
défendent des fossés et des murs, on a
une impression de sécurité parfaite, mal-
gré l'ambiance et les grandes forêts. Les
tigres ne franchissent point les ponts de
pierre, bien que les portiques n'en soient
plus jamais fermés; à part quelques
singes curieux, toutes les bêtes des bois
respectent le bocage enclos où des
hommes habitent et chantent.
Et la grande avenue est là, qui s'en va
devant moi, droite et sûre, blanchâtre
dans la nuit, entre les touffes sombres
des arbustes aux senteurs de jasmin et
de tubéreuse ; sans but, je me mets à
cheminer doucement sur ses dalles, m'é-
92 UN PÈLERIN d'aNGKOR
loignant du temple, entendant de moins
en moins le chant des. bonzes qui par
degrés se perd, derrière ma route, dans
l'infini silence.
J'ai marché, marché, et voici les fossés
aux lotus, avec le pont de sortie que
gardent les serpents à sept têtes. La
forêt, sur l'autre rive, dresse très haut
son rideau noir; elle m'attire, avec son
sommeil et son mystère. Sans y entrer,
si j'allais seulement jusqu'à l'orée de ses
futaies pleines de nuit où tant d'oreilles
aux aguets doivent déjà m' entendre... Et
je passe avec précaution le portique,
m'assurant de chaque dalle où mon pied
s'appuie comme à tâtons ; en pareille
obscurité, ce pont est imposant à fran-
chir.
UN PÈLERIN d'aNGKOR 93
Mais il me semble que j'entends courir
derrière moi à pas légers... Des hommes
ou des singes?... Avant que j'aie eu le
temps de me retourner, je me sens pris
par la main, oh! très gentiment, et deux
silhouettes humaines surgissent qui veu-
lent me retenir. Tout de suite je les
reconnais : deux de mes braves Siamois,
conducteurs de bœufs; que me veulent-
ils? Pour nous expliquer, nous ne savons
aucun mot commun dans aucune langue.
Mais ils me font signe que c'est témé-
raire d'aller plus loin : il y a des embû-
ches, et il y a des bêtes avec des dents,
qui mordent. Alors, soit, je me laisse
ramener par eux.
Ils me conduisent en un coin d'élec-
tion oh d'autres naïfs bouviers, égale-
94 UX PÈLERIN d'aNGKOR
ment de mon cortège, sont étendus à
fumer des cigarettes en prenant le frais.
C'est sur le mur d'enceinte, bas et large,
qui forme terrasse au-dessus des fossés
de défense. Il paraît que je dois m'éten-
dre aussi ; sur le sol ce serait impossible,
à cause de tous les venins sournois qui
rampent dans l'herbe ; mais, sur ces
vieilles dalles bien nettes, on ne risque
rien. L'un d'eux enlève le vêtement
mince qui couvrait son torse de cuivre,
le roule en peloton et en fait un oreiller
pour ma tête ; après quoi il faut allumer
une de leurs cigarettes qui a je ne sais
quelle agréable et anesthésiante odeur
d'herbe brûlée. Nous ne pouvons pas
causer, bien entendu ; mais — sans
doute parce que le silence, ici, a quelque
UN PÈLERIN d'aNGKOR 95
chose de trop terrible — un des jeunes
bouviers entonne en fausset très doux
une petite chanson à dormir qui semble
la plainte de quelque Esprit des ruines ;
rien qu'à l'écouter je me sens très loin,
dans un pays d'inconnu et d'incompré-
hensible. Et (de même les constellations,
qui, au-dessus de ma tête renversée,
scintillent sur le bleu noir de l'infini, me
font à leur manière un permanent signal
d'exil : la Grande Ourse, qui trônait à
demeure dans nos nuits de France, sem-
ble avoir glissé dans le ciel; elle est
presque tombée sous l'horizon, et, du
côté inverse, je vois briller, très indica-
trice, la Croix du Sud.
C'était, au premier abord, une sensa-
tion délicieuse de reposer ainsi, demi-nu,
96 UN PÈLERIN d'aNGKOR
se confiant à la tiédeur égale et cares-
sante d'une atmosphère qui ne peut à
aucun moment se refroidir et où l'on sait
que jamais ne se lèvera un souffle trop
vif. Mais les instants de bien-être sont
comptés en ces climats ; autour de nous
un petit susurrement, discret pour com-
mencer, s'enfle de minute en minute et
se généralise : les 'moustiques s'assem-
blent, ayant flairé de loin l'odeur inusi-
tée de la chair. Et puis déjà la toile dont
je suis vêtu s'amollit, s'imbibe d'humi-
dité : l'éternelle mouillure de ces régions,
qui avait fait trêve une heure ou deux,
reparaît à présent sous forme de rosée.
Nous sommes saupoudrés de goutte-
lettes d'eau ; il faut revenir chercher un
abri au pied du grand temple, dans le
UN PÈLERIN d'aNGKOR 97
hameau des bonzes chanteurs, au hangar
de pèlerins.
C'est sous ce hangar, et protégé par
son petit autel à Bouddha, que je vais
enfin m'endormir. Les pilotis m'éloi-
gnent du sol où courent les bêtes veni-
meuses, et une mousseline tendue est
ma protection contre les bêtes qui volent.
Autour de moi s'installent les bouviers
jaunes de ma suite ; comme ils n'ont pas
de moustiquaire, il décident de se relayer
pour entretenir jusqu'au matin, sous le
plancher à claire-voie de notre logis, un
grand feu d'herbes qui nous envelop-
pera tous d'un nuage protecteur. Et,
bercé par les chants bouddhiques, je m'a-
bîme bientôt dans le sommeil, au milieu
d'une odorante fumée.
9
VIII
Vendredi, 29 novembre 1901.
Éveillé à l'aube, par le crescendo
matinal des psalmodies. Il y a eu tant
d'humidité, tant de rosée que, malgré le
toit de chaume, tout est mouillé autour
de moi et sur moi, comme après une
averse.
A la quasi-fraîcheur de l'extrême
matin, je monte à nouveau les premiers
degrés du temple entre les rampes
UN PÈLERIX d'aXGKOR 99
frustes, rongées par les pluies des siè-
cles. Et, me souvenant des chauves-
souris gardiennes, j'entre avec un excès
de précautions, sans faire plus de bruit
qu'un chat. Elles dorment toutes là-haut,
mes ennemies d'hier au soir, la tête en
bas, pendues par les griffes au plafond
de pierre, et simulant à cette heure des
myriades de petits sacs en velours som-
bre. Me voici dans la place sans qu'elles
aient bougé ; je reconnais la galerie, aux
sonorités de caveau, que décore à perte
de vue l'interminable bas-relief des ba-
tailles ; cependant, comme elle se révèle
cette fois d'ensemble, fuyant en perspec-
tive toute droite, elle me paraît encore
plus infiniment longue ; un demi-jour
verdâtre remplace tout à coup ici la belle
100 UN PÈLERIN d'aNGKOR
lumière qui naissait dehors; ainsi que
dans les souterrains, on y sent une odeur
de moisissure, mais que domine la puan-
teur musquée des fientes de chauves-
souris, déposées en couche sur le sol,
comme si, de la voûte, il pleuvait cons-
tamment des graines brunes.
Pour éclairer le déploiement du bas-
relief, qui couvre toute la paroi inté-
rieure de la galerie, des fenêtres de dis-
tance en distance ouvrent sur le bocage
d'alentour, donnant une lumière atté-
nuée que verdissent les feuillages et les
palmes. Très somptueuses fenêtres d'ail-
leurs : elles s'encadrent de si délicates
ciselures que l'on croirait des dentelles
plaquées sur la pierre, et elles ont des
barreaux annelés qui semblent des colon-
UN PÈLERIN d'aNGKOR 101
nettes de bois, précieusement travaillées
au tour, mais qui sont en grès, comme le
reste des murailles.
Ce bas-relief, qui prolonge sa mêlée de
personnages sur une longueur d'un kilo-
mètre, aux quatre faces du temple, s'ins-
pire de l'une des plus antiques épopées
conçues par les hommes d'Asie, — ces
Aryens' nos^ancêtres.
« Jadis, à l'âge 'appelé Kuta, vivaient
les fils de Kyacyapa, qui étaient d'une
force et d'une beauté surhumaines. Deux
sœurs leur avaient donné le jour, Diti
et Aditi. Mais les fils d'Aditi étaient dieux,
tandis que les fils de Diti étaient dé-
mons.
» Un jour qu'ils s'étaient réunis en
102 UN PÈLERIN d'aNGKOR
conseil pour chercher un moyen de se
soustraire à la vieillesse et à la mort, ils
décidèrent de cueillir toutes ces plantes
des bois que l'on nomme des simples, de
les jeter dans la mer de lait, et ensuite
de baratter la mer; il en résulterait un
magique breuvage qui vaincrait la mort et
les rendrait à jamais vigoureux et beaux.
» Ils firent donc une baratte avec une
montagne, une corde avec le grand ser-
pent sacré Vasouki, et se mirent à ba-
ratter sans trêve.
» Bientôt, des eaux remuées, sortirent
les Apsâras, danseuses et courtisanes
célestes qui étaient d'une incomparable
beauté. Elles devinrent les femmes des
demi-dieux Gandharwas et donnèrent
naissance à la race des singés.
UN PÈLERIN d'aNGKOR 103
» Ensuite sortit en personne la belle
Varouni, fille de l'Océan, que les fils
d'Aditi prirent pour épouse. Enfin, à la
surface de Ja mer, on vit se former le
breuvage merveilleux qui devait triom-
pher de la mort. Mais, pour le posséder,
une guerre d'extermination commença
entre les fils de Diti et les fils d'Aditi. Et
les fils d'Aditi furent les vainqueurs. »
Tel est le thème résumé du Ramayana,
cette légende ancestrale venue jusqu'à
nous grâce au pieux Valmiki, saint ermite
de la montagne qui a pris soin, dans la
nuit des temps, de la transcrire et de la
fixer en un poème de vingt-cinq mille
distiques.
Le barattement de la mer de lait occupe
104 UN PÈLERIN d'aNGKOR
à lui seul un panneau de plus de cin-
quante mètres de long. Viennent ensuite
les batailles des démons et des dieux, ou
celles des singes contre les mauvais
esprits de l'île de Ceylan qui avaient
enlevé à Rama la belle Sita son épouse.
Tous ces tableaux, qui jadis étaient
peints et dorés, ont pris, sous les suinte-
ments de l'humidité éternelle, une triste
couleur noirâtre avec, par places, des lui-
sances de chose mouillée. En outre, jus-
qu'à portée humaine, le bas-relief (qui a
cinq mètres de haut) est usé par le frotte-
ment séculaire des doigts, — car, aux
époques de pèlerinage, toute la multitude
se fait un devoir de le toucher. Çà et là,
dans les parties qu'éclairent les belles
fenêtres aux colonnes torses, on voit
UN PÈLERIN d'aNGKOR 103
encore des traces de coloriage sur les
vêtements ou les figures; et, parfois, aux
tiares des Apsâras, un peu d'or épargné
par le temps continue de briller. En
m'avançant, je ne cesse d'épier là-haut
les gardiennes veloutées ; les dalles son-
nent creux, et, quand mon pas fait trop
de bruit, quelques paires de membranes
chauves se déplient; une chauve-souris
s'étire, en éveille une autre, et un remue-
ment commence ; alors je m'immobilise,
comme pétrifié, jusqu à ce que tout se
rendorme.
Ce qui est incompréhensible, c'est que
la muraille à personnages semble d'un
seul morceau sur des centaines de mètres
de longueur; il faut regarder de tout
près pour découvrir les jointures des
106 UX PÈLERIN d'aNGKOR
pierres énormes qui ont été mises à la file
sans le secours d'aucun ciment et ajustées
avec une précision rigoureuse, comme
dans les monuments de l'antiquité égyp-
tienne.
Au milieu de chaque face du quadrila-
tère, un portique s'ouvre dans ce chemin
de ronde et donne accès à la cour cen-
trale où s'élève la pagode proprement
dite, le prodigieux amas de grès sculpté
escaladant le ciel bleu. Là, j'hésite à péné-
trer, intimidé peut-être, ou fatigué d'a-
vance, par un tel enchevêtrement d'esca-
liers, de terrasses et de tours, par une
telle complication de lignes, une telle
lourdeur dans le silencieux ensemble.
Plutôt que d'entrer, je m'attarde encore à
suivre le bas-relief du pourtour.
I
UN PÈLERIN d'aXGKOR 107
Dans la galerie du quatrième côté,
rencontre de deux enfants-bonzes, —
robe jaune citron et draperie jaune orange.
Que viennent-ils faire là avec une
brouette, une pelle et un balai? Ah! tout
bonnement ramasser de la fiente de
chauve-souris pour fumer quelque petit
jardin monacal. Et combien de milliards
d'insectes mangés en l'air représentent
ces tas de graines brunes, dans leur
brouette, qui vont servir à féconder des
fleurs, lesquelles nourriront d'autres in-
sectes, lesquels seront mangés par d'au-
tres chauves-souris !
Mais ils commencent à faire trop de
bruit, ces jeunes bonzes — quoiqu'ils en
fassent à peine — car, là-haut, les dor-
meuses de velours s'éveillent.
tf
108 UN PÈLERIN d'aNGKOR
Pour éviter leurs ailes chauves, par l'un
des portiques je me jette décidément
dans la cour centrale. Et, ainsi, après
avoir tourné longtemps autour du chaos
embroussaillé des sanctuaires, j'y aborde
enfin, avec brusquerie, d'un élan de fuite.
C'est à un instant où la lumière baisse
tout à coup, comme si le soleil subissait
quelque grande éclipse. Au-dessus des
amas de terrasses, de portiques et d'es-
caliers, qu'enchevêtrent des verdures fou-
gueuses, les nuages viennent d'étendre
soudain une voûte de ténèbres ; une pluie
diluvienne va encore se déverser sur ces
ruines. Et toutes les bêtes qui habitent là
sous les feuillées ou dans les trous des
murailles font silence, attentives à ce qui
va tomber.
UN PÈLERIN d'aNGKOR 109
Ce temple est un des lieux du monde
où les hommes ont entassé le plus de
pierres, accumulé le plus de sculptures,
d'ornements, de rinceaux, de fleurs et de
visages. Ce n'est pas simple comme les
belles lignes de Thèbes ou de Baalbeck.
C'est déroutant de complication aussi
bien que d'énormité. Des monstres gar-
dent tous les perrons, toutes les entrées ;
les divines Apsâras, en groupes répétés
indéfiniment, se montrent partout entre
les lianes retombantes. Et, à première
vue, rien ne se démêle ; on ne perçoit que
désordre et profusion dans cette colline
de blocs ciselés, au faîte de laquelle ont
jailli les grandes tours.
Mais, dès que l'on observe un peu, une
symétrie parfaite s'affirme au contraire
10
ilO UN PÈLERIN d'aNGKOR
du haut en bas. La colline de sculptures
forme une pyramide carrée, à trois gra-
dins, dont la base a plus d'un kilomètre
de pourtour, et c'est sur le troisième
de ces gradins, tout en haut, que se
trouve sans doute le lieu saint par excel-
lence. Il faut donc monter — je m'y
attendais — monter, par des marches
roides et déjetées, entre les Apsâras sou-
riantes, les lions accroupis, les serpents
sacrés étalant comme un éventail leurs
sept têtes, et les verdures languides
qu'aucun souffle en ce moment ne remue,
monter en hâte, pour avoir le temps d'ar-
river avant que l'ondée commence. En
venant ici, ce matin, j'avais prévu que
cette ascension se ferait sous le soleil et
le ciel bleu, avec des souffles d'air agitant
I
UN PÈLERIN d'aNGKOR 111
les branches, avec partout des bruits
d'oiseaux, d'insectes ou de reptiles en
fuite devant mes pas. Mais ces mornes
immobilités m'intimident; je n'étais pas
préparé à ce silence d'attente, ni à ce ciel
noir... Non, mon arrivée n'éveille aucun
mouvement, aucun bruit, et même je ne
perçois plus qu'à peine, au lointain, le
chant de ces bonzes qui psalmodient sans
trêve aux pieds du temple.
Cependant me voici sur la première
des trois plates-formes. Et là se dresse
devant moi le second étage, d'une hauteur
double de celle du premier, m' offrant des
escaliers plus abrupts, plus gardés par
des sourires ou des rictus de pierre. Il est
entouré sur ses quatre faces d'une galerie
voûtée, sorte de cloître immense et pom-
112 UN PÈLERIN d'aNGKOR
peusement superbe, avec cet excès de
ciselures, ces portiques trop couronnés
d'étranges frontons, avec ces fenêtres
trop étroites dont les barreaux de grès,
déjà trop massifs, se rapprochent comme
pour mieux vous emprisonner. Déla-
brement extrême partout. A l'intérieur,
décoration plus simple que dans les
couloirs d'en bas ; il y fait humide,
sombre, et on y sent une intolérable
odeur de chauve-souris : elles garnissent
la voûte, ces dormeuses suspendues!... A
cette hauteur, on n'entend plus rien de
la litanie des bonzes, et le silence est si
profond que l'on ose à peine marcher.
Seconde plate-forme entourée comme
la première de son cloître aux façades
aussi ouvragées que les plus patientes
UN PÈLERIN d'aNGKOR 113
broderies. Là, on aurait le droit de se
croire presque arrivé; mais voici que le
troisième étage surgit, d'une hauteur
double de celle du second, et le monu-
mental escalier qui y mène, avec ses
marches usées où l'herbe pousse, est
roide à donner le vertige ; les dieux sans
doute veulent se faire plus inaccessibles à
mesure que l'on essaie de s'en rapprocher.
Vraiment on dirait que le temple grandit,
s'allonge, s'étire vers le ciel obscur, et
c'est un peu comme dans ces rêves fati-
gants où l'on s'acharne vers un but qui
s'enfuit... Il doit y en avoir quatre, de
ces escaliers que les Apsâras surveillent,
un sur chacune des faces de l'énorme
piédestal; mais je n'ai pas le temps
de choisir le meilleur, car l'ombre des
10.
m UN PÈLERIN d'aNGKOR
nuages s'épaissit toujours et l'ondée est
proche. Je monte, en courant presque,
et la forêt, la forêt souveraine, semble
monter en même temps que moi; elle
commence à déployer de toutes parts son
cercle à l'horizon comme une mer.
Troisième plate-forme carrée, ayant de
même son cloître de bordure, aux façades
ciselées plus magnifiquement encore. En
haut-relief sur les murailles, toujours les
Apsâras qui se tiennent par groupes,
m'accueillant avec des sourires de mo-
querie discrète, les yeux à demi clos. A
cet étage supérieur, où j'atteins la base
des grandes tours et les portes mêmes du
sanctuaire, je dois être à plus de trente
mètres au-dessus des plaines. Maintenant
l'illusion se fait inverse : il me semble-
UX PÈLERIN d'aNGKOR 115
rait plutôt que c'est le temple qui vient
de s'affaisser dans la forêt; à le voir d'ici,
on le dirait submergé, noyé au milieu de
la verdure; au-dessous de moi, trois
assises graduées de cloîtres, des portiques
à haute couronne, des voûtes somptueu-
ses, à peine infléchies par les siècles, ont
comme plongé dans les arbres, dans la
muette étendue des arbres dont les cimes,
au loin et à perte de vue, simulent des
ondulations de houle...
La pluie ! Quelques premières gouttes,
étonnamment larges et pesantes, pour
avertir. Et puis, tout de suite, le tambou-
rinement général sur les feuilles, des
torrents d'eau qui s'abattent en fureur.
Alors, par un portique, dont le fronton
surchargé imite des flammes et des cornes,
H6 UN PÈLERIN d'aNGKOR
j'entre en courant m'abriter enfin dans
ce qui doit être le sanctuaire même.
J'attendais une salle immense où je
serais seul, et ce n'est encore qu'une ga-
lerie infiniment longue, mais étroite,
oppressante, sinistre, — où je frémis
presque de rencontrer, dans le demi-jour
de l'averse et des fenêtres trop grillées,
beaucoup de monde immobile, du monde
mangé par les vers, des dieux-cadavres,
des dieux-fantômes, assis ou efîondrés le
long des parois.
La plupart ont la taille humaine, mais
quelques-uns sont géants, et d'autres sont
nains ; il y en a d'un gris terreux, il y en
a d'une rougeur sanguinolente, et çà et
là des dorures, comùie aux masques des
momies, brillent encore sur certains vi-
UN PÈLERIN d'aNGKOR 117
sages ; beaucoup n'ont plus de mains,
plus de bras, plus de tête, et un amas de
fiente de chauve-souris enfle leur dos,
déforme leurs épaules... Oh! Dès qu'on
lève les yeux, quel dégoût ! Ici, plus en-
core qu'en bas, elles tapissent entière-
ment les plafonds de pierre, ces petites
pochettes en velours qui pendent accro-
chées par des griffes et que le moindre
bruit déplierait toutes pour en faire un
tourbillon d'ailes... Intérieurement les
épaisses parois noirâtres, dépourvues de
tout dessin, disparaissent à moitié sous
de fines draperies, comme des crêpes fu-
néraires, qui sont l'œuvre d'araignées
innombrables. Au dehors, on entend
l'averse qui fait rage, tout est inondé,
- tout ruisselle en cascades. On respire de
ï
118 UN PÈLERIN d'aNGKOR
la vapeur chaude, à la fois fétide et mus-
quée. Dans cette longue galerie, on se
sent trop enfermé par le rapprochement
des murailles aussi bien que par l'énor-
mité des fuseaux de grès masquant les
ouvertures ; — et cependant le cercle de
l'horizon, aperçu entre ces barreaux des
fenêtres, maintient la notion de l'altitude :
on n'oublie pas que l'on domine, du haut
de cette sorte de prison aérienne, l'infini
de la forêt mouillée.
Le voilà donc ce sanctuaire qui hantait
jadis mon imagination d'enfant et où je
ne suis monté qu'après tant de courses
par le monde, quand c'est déjà le soir de
ma vie errante ! Il me fait lugubre accueil ;
je ne m'étais pas représenté ces torrents
de pluie, cet enfermement parmi les toiles
UN PÈLERIN d'aNGKOR 119
d'araignée, ni ma solitude de cette heure
au milieu de tant de dieux-fantômes.
Il y a surtout un personnage là-bas,
rougeâtre comme un cadavre écorché,
dont les pieds s'émiettent de vermoulure
et qui, pour ne pas choir encore, s'appuie
de travers contre la muraille, renversant
à demi son visage aux lèvres rongées :
c'est de lui, semble-t-il, qu'émanent tout
le silence et toute l'indicible tristesse du
lieu.
Prisonnier là tant que va durer l'orage,
d'abord je m approche d'une fenêtre, ins-
tinctivement, pour chercher plus d'air,
échapper à l'odeur des chauves-souris.
Et, entre les rigides barreaux fuselés, je
regarde dévaler au-dessous de moi la masse
architecturale que je viens de gravir. Aux
120 UN PÈLERIN d'aNGKOR
flancs des ruines, toutes les verdures flé-
chissent et tremblent, accablées par le
tumultueux arrosage ; les légions d'Apsâ-
ras, les grands serpents sacrés et les
monstres accroupis aux seuils d'escaliers,
semblent courber la tête sous le déluge
quotidien qui, depuis des saisons sans
nombre, les use à force de les laver. On
entend de plus en plus l'eau crépiter, fuir
par mille ruisseaux.
Pour discerner le plan d'ensemble de
cette troisième et plus haute plate-forme,
il faudrait pouvoir sortir ; mais la lumière
continue de baisser, comme si c'était le
crépuscule au lieu du matin, l'horizon
des forêts s'embrume tout à fait sous les
rideaux plus opaques de la pluie, — donc
cela durera bien une heure. Force m'est
UN PÈLERIN d'aNGKOR 121
de rester à l'abri, et, dans cette persis-
tante pénombre d'éclipsé, me sentant
suivi par les sourires cadavéreux de toute
cette assemblée de Bouddhas qui me re-
gardent, je m'avance vers ce qui doit être
le centre et le cœur même d'Angkor-Vat.
Je marche doucement sur les couches
de poussière et de fiente semées de plumes
de hibou. Les grosses araignées velues,
qui ont tissé les multiples draperies, se
tiennent immobiles et au guet.
En plus de ce qui tombe sans cesse de
la voûte, des petits tas de fleurs flétries
et d'encens brûlé s'élèvent devant toutes
les idoles, attestant qu'on les vénère tou-
jours. Pourquoi cependant ne pas les
épousseter un peu quand on vient leur
H
122 UN PÈLERIN d'aNGKOR
faire visite ? Et puis, dans quel désordre
on les a laissées ! Les petites, les grandes,
les colossales, pêle-mêle comme après
une déroute. A l'époque indéterminée du
sac delà ville et du pillage du temple, on
a dû les renverser toutes et les traîner à
terre. Plus tard, la piété des Siamois les
a remises debout, autant que possible,
mais en groupement quelconque le long
des murailles, celles en grès dur ou celles
en bois vermoulu qui s'émiettent au
moindre contact, celles qui n'ont plus de
couleur, ou celles qui ont encore des
robes rouges et des visages dorés. (Et, de
crainte d'en oublier une seule dans leurs
hommages, les pèlerins qui viennent ici
passent des heures, paraît-il, à parcourir
les galeries sans fin où elles reposent.)
UN PÈLERIN d'aNGKOR 123
Statues bouddhiques, déjà plusieurs fois
centenaires, elles furent cependant des
nouvelles venues, des intruses toutes
neuves dans ce temple d'un culte beau-
coup plus ancien ; mais, après avoir sup-
planté les images de Brahma, dieu primi-
tif d'Angkor, les voici qui tombent à leur
tour, détruites par le temps.
Les dalles sont assez feutrées d'immon-
dices et de cendre pour assourdir mon
pas, et, sans que les milliers de petites
oreilles m'entendent là-haut, je puis m'a-
cheminer vers le fond plus obscur de la
galerie, entre les deux rangs de person-
nages muets. Ce fond, c'était jadis le
Saint des Saints, le lieu où devait trôner
le Brahma suprême ; mais il a été muré
en des temps que l'on ne sait plus.
L
124' UN PÈLERIN d'aNGKOR
Et, devant ce mur — qui sans doute
enferme encore l'idole terrible et peut-
être la conserve aussi intacte qu'une mo-
mie dans son sarcophage — un Bouddha
très gigantesque, dominateur et doux, est
venu depuis des siècles s'asseoir, croisant
les jambes et fermant à demi ses yeux
baissés ; depuis tant de siècles que les
araignées l'ont patiemment drapé de
mousselines noires pour éteindre ses do-
rures et que les chauves-souris ont eu le
temps d'amonceler sur lui leur fiente en
épais manteau. La peuplade des horribles
petites bêtes somnolentes forme à cette
heure au-dessus de son front comme un
dais capitonné de peluche brune, et la
pluie, qui s'obstine à ruisseler dehors, lui
ioue sa plaintive musique de chaque jour.
UN PÈLERIN d'aNGKOR 123
Mais son visage penché, que je distingue
malgré l'ombre, conserve ce même sou-
rire qui se retrouve sur toutes les images
de Lui, depuis le Thibet jusqu'à la Chine :
le sourire de la Grande Paix, obtenue par
le Grand Renoncement et la Grande Pitié.
Le soir, quand je remonte au temple,
après avoir dormi en bas, à ses pieds,
dans le hangar des pèlerins, pendant les
heures trop brûlantes, le soir, on n'ima-
ginerait jamais qu'il a plu à torrents toute
la matinée. Au ciel, c'est une splendeur
bleue que l'on croirait immuable ; la terre
a eu vite fait de boire l'eau surabon-
dante ; le soleil torride a séché les arbres
de la forêt et les verdures qui s'accrochent
aux ruines. Tout est lumineux, calme et
11.
126 UX PÈLERIN d'aNGKOR
chaud, bien plus encore que clans nos
plus belles journées d'été. Les Apsâras,
les monstres, les bas-reliefs à demi effa-
cés, les amas de grandes pierres défuntes,
baignent à présent dans une sorte d'iro-
nique et morne magnificence. Et les mil-
liers de petits envahisseurs du sanctuaire,
ceux qui volent, ceux qui courent ou ceux
qui rampent, viennent de se remettre à
butiner après s'être cachés pendant
l'averse ; on entend bruire partout des
serpents, des lézards, chanter des tourte-
relles et des oiselets, miauler des chats
sauvages ; de larges papillons se promè-
nent, semblables à des découpures de
soie précieuse, et des mouches par my-
riades, en corselet de velours ou d'or vert,
mêlent à la psalmodie des bonzes leur
UN PÈLERIN d'aNGKOR 127'
murmure comme un bourdonnement de
cloches lointaines. Seules, les chauves-
souris, les obsédantes chauves-souris,
principales maîtresses d'Angkor-Vat, dor-
ment toujours à l'ombre perpétuelle,
collées sous les voûtes des cloîtres.
Avec le temps et l'abandon, chacune
des assises superposées du temple est
devenue une sorte de jardin suspendu oh
les immenses feuilles des bananiers se
mêlent aux touffes blanches d'un jasmin
très odorant, fleuri en bouquets. Tout
cela et mille autres plantes exotiques et
de longues herbes folles, tout cela, après
avoir fait semblant de mourir sous les
coups de fouet de la pluie, s'est relevé plus
vigoureux et d'une fraîcheur plus écla-
tante, parmi la décrépitude des pierres.
128 UN PÈLERIN d'aNGKOR
Sans me presser cette fois, puisque
aucun nuage ne] menace, je monte les
degrés ardus qui conduisent en haut chez
les dieux! Oh! les gracieuses et exquises
ciselures jetées à profusion partout! Ces
enroulements, ces feuillages, ces rinceaux
— comment s'expliquer cela? — ils res-
semblent à ceux qui apparurent chez nous
à l'époque de François P' et des Médicis ;
pour" un peu l'on serait tenté de croire,
s'il n'y avait impossibilité, que les ar-
tistes de notre Renaissance seraient ve-
nus chercher leurs modèles sur ces mu-
railles, — qui, de leurs jours cependant,
dormaient déjà depuis trois ou quatre
centenaires au milieu de forêts tout à fait
insoupçonnées de l'Europe.
Je monte sans hâte, éclairé par un so-
UN PÈLERIN d'aNGKOR 129
leil d'éblouissement et de mort. Oh! com-
bien de symboles effroyables, échelonnés
sur cette pénible route ascendante! Par-
tout des monslres, des combats de mons-
tres; partout le Naga sacré, traînant sur
les rampes son long corps onduleux, et
puis dressant en épouvantail ses sept têtes
vipérines ! Les Apsàras, qu'elles sont jo-
lies et souriantes sous leurs coiffures de
déesses, avec pourtant toujours celte
expression de sous-entendu et de mystère
qui ne rassure pas... Très parées, ayant
des bracelets, des colliers, des bandeaux
de pierreries, de hautes tiares pointues ou
des touffes de plumes, elles tiennent entre
leurs doigts délicats, tantôt une fleur de
lotus, tantôt d'énigmatiques emblèmes ;
toutes celles que l'on peut atteindre en
i
130 UN PÈLERIN d'aNGKOR
passant ont été si souvent caressées, au
cours des siècles, que leurs belles gorges
nues luisent comme sous un vernis, —
et ce sont les femmes qui, pendant les
pèlerinages, les touchent passionnément
pour obtenir d'elles la grâce de devenir
mères. Dans leurs niches brodées de cise-
lures, elles demeurent adorables. Quel
dommage que leurs pieds les déparent,
toujours énormes, comme aux bas-reliefs
de l'Egypte, et toujours inscrits de profil
quand les jambes sont de face; mais aussi
ils commandent la méditation recueillie,
ces pieds si maladroits, en attestant que
les belles déesses furent l'œuvre d'une hu-
manité très primitive dont l'art se débat-
tait encore contre les difficultés du dessin,
contre l'incompréhension du raccourci.
I
UN PÈLERIN d'aNGKOR 131
Ce qu'en outre ils ignoraient, les fas-
tueux architectes d'Angkor-Vat, c'est la
grande voûte développée ; les ancêtres ne
leur avaient appris que celle qui se fait
en encorbellement et qui, par suite, reste
étroite et lourde. Aussi n'ont-ils pu
construire que des galeries étouffantes,
superposer des cloîtres et des cloîtres,
étager des gradins massifs, amonceler des
blocs par-dessus des blocs. Et ce temple
est sans doute, avec celui du Bayon
effondré dans la forêt proche, la plus pe-
sante montagne de pierres que les hommes
aient osé entreprendre, depuis les pyra-
mides de Memphis.
Après chaque assise franchie, on a le
répit d'un instant à l'ombre, dans l'hu-
midité chaude du cloître de bordure.
132 UN PÈLERIN d'aNGKOR
Mais un soleil de feu darde sur le der-
nier escalier, deux fois plus haut que
le précédent, et le plus roide de tous,
celui qui mène à la plate-forme extrême
et paraît grimper au ciel. En vérité, ce
doublement progressif des hauteurs, d'un
étage à l'autre, est une trouvaille archi-
tecturale pour agrandir le temple par
une illusion à laquelle on n'échappe
pas; je l'éprouve ce soir, de même que
je l'avais éprouvée ce matin sous les
nuages sombres : c'est comme si la de-
meure des dieux, à mesure que l'on s'ap-
proche, vous fuyait en s'élevant dans les
airs.
Elle est voulue aussi, et très habile-
ment religieuse, cette décroissance suc-
cessive de la décoration intérieure, plus
i
UN PELERIN D ANGKOR
133
on avance vers le Saint des Saints ; j'avais
déjà remarqué l'emploi de moyens pareils
dans des temples brahmaniques de
l'Inde, — en particulier dans ceux d'El-
lora, où, après une débauche de sculp-
tures le long des galeries basses, on finit
par trouver le symbole suprême au fond
d'une salle farouche aux parois grossières
et nues; le lieu que le Divin habite ne
devant plus rien contenir qui puisse dé-
tourner les visiteurs de l'adoration et de
l'effroi.
Arrivé de nouveau jusqu'à la dernière
des terrasses successives, je retrouve une
galerie d'idoles-fantômes, comme celle
où je m'étais réfugié pendant l'averse, et
conduisant dans l'ombre à une porte
scellée de pierres devant laquelle aussi
12
131 UN PÈLERIN d'aNGKOR
un grand Bouddha, très doux, siège en
veilleur. Mais ce n'est pas la même gale-
rie que ce matin; je ne reconnais pas les
personnages aux figures mangées qui
l'habitent, et, du reste, j'y suis venu par
des escaliers, des portiques différents.
Le soleil de cinq heures en ce moment
rayonne dans ses ors un peu rougis du
soir. Plus aucune trace du déluge de la
matinée. Je puis me rendre compte main-
tenant que, sur cette plate-forme du som-
met, il y a quatre galeries identiques,
aussi longues, aussi peuplées d'hôtes funè-
bres, tendues dés mêmes toiles d'arai-
gnées noires et ouatées au plafond des
mêmes chauves-souris dormantes. Toutes
les quatre forment une croix à branches
égales et viennent aboutir au Saint des
UN PÈLERIN d'aNGKOR 135
Saints qui marque le centre du temple-
montagne. Mais, après une telle prodiga-
lité d'ornementation dans les cloîtres d'en
bas, ces plus hautes nefs — si brodées
pourtant au dehors — ne présentent, à
l'intérieur, que des piliers carrés à peine
dégrossis, que des murailles rudes et
frustes : c'est que l'on devait y entrer
seulement pour la prière, après s'être dé-
gagé l'esprit de tous les mirages de ce
monde ; elles étaient les seuils de l'Invi-
sible et de l'Inexprimable, il n'y fallait
donc plus rien pour rappeler nos vanités,
nos luxes terrestres; et, dans leurs pro-
fondeurs obscures, derrière les pareils
Bouddhas géants, leurs pareilles portes,
aujourd'hui murées, ferment les quatre
faces du réduit suprême, — où peut-
I
136 UN PÈLERIN d'aNGKOR
être l'âme du vieux temple subsiste
encore, ensevelie avec les quatre Brahmas
terribles.
L'une de ces tours colossales à profil
de tiare, qui apparaissent de si loin dans
la plaine, s'élève au bout de chaque
branche de la croix tormée par les quatre
nefs, et, au-dessus du Saint des Saints
où ces nefs se rejoignent, une cinquième
tour encore, la plus étonnante et la plus
compliquée, surpassant toutes les autres,
domine d'une hauteur d'environ soixante-
dix mètres l'épais linceul vert de la forêt.
D'après un lettré chinois, qui visita ce
mystérieux empire à la veille de son dé-
clin, vers le treizième siècle, et qui nous a
laissé les seuls documents connus sur sa
splendeur, cette tour centrale était cou-
UX PÈLERIN d'aNCxKOR 137
ronnée d'un lotus d'or, si grand, que, de
tous les points de la ville aujourd'hui en-
sevelie, on voyait briller en l'air sa fleur
sacrée.
Dans la forêt qui m'entoure et qui,
sous le ciel pur de ce soir, se précise net-
tement jusqu'au cercle de l'horizon, je
n'avais pas remarqué ce matin quelques
arbres à feuillage annuel, çà et là, qui
sont jaunis ou dépouillés parce que dé-
cembre commence... C'est qu'en effet,
pour venir ici, j'ai marché vers le Nord
pendant trois ou quatre jours : ce pays
donc n'est déjà plus absolument celui de
l'immuable verdure, comme était la Go-
chinchine d'où j'arrive. Et malgré cette
puissante chaleur tranquille, une impres-
sion inattendue d'automne, d'effeuille-
12.
138 UN PÈLERIN d'aNGKOR
ment comme dans les forêts de chez nous,
vient augmenter pour moi tout à coup la
mélancolie sans nom de ces ruines.
Je croyais être bien seul à errer jusqu'à
la nuit dans les galeries hautes. Mais —
tandis que je suivais des yeux, entre les
massifs barreaux d'une fenêtre, le soleil
qui, avant de s'éteindre, incendiait tout —
des gens, derrière moi, arrivent à pas
craintifs et veloutés, des vieillards portant
barbiche blanche... Leurs costumes indi-
quent des pèlerins de la Birmanie. Devant
chaque Bouddha ils font un salut, dépo-
sent une fleur et allument une baguette
d'encens. Même aux plus informes débris
tombés sur les dalles, ils adressent en
passant une révérence, et, chaque fois
que le lambeau est encore un peu recon-
UN PÈLERIN d'aNGKOR 139
naissable — un bras, un torse vermoulu,
une tête sans corps — ils s'arrêtent pour
planter auprès, entre les joints du pavage,
une de leurs baguettes allumées. Une fois
de plus, donc, l'air fade et moisi, dans
lequel ces figures ou ces vestiges achèvent
de retourner à la poussière, s'emplit pour
un moment d'une suave odeur.
L'un des pèlerins cependant, le chef de
la bande, dit quelque chose qui doit signi-
fier : « Hâtons-nous, la nuit approche et
nous prendrait dans les ruines. » Alors,
ils brusquent leurs dévotions, esquissent
des révérences plus courtes ; arrivés
devant le grand Bouddha qui, au fond de
la galerie, défend le sanctuaire muré, ils
choisissent les places oh la dorure de ses
•ambes est le plus éteinte, et, avec soin.
140 UN PÈLERIN d'aNGKOR
ils y appliquent des feuilles d'or qu'ils
tirent d'un portefeuille. Après quoi ils
s'en vont; j'entends se perdre le bruit de
leurs pas discrets qui redescendent les
roides escaliers de pierre.
Leur départ a rendu tout à coup la soli-
tude plus imposante et semble faire bais-
ser plus vite le jour. D'ailleurs la plon-
gée du soleil est si verticale et si rapide
en ces régions presque sans crépuscule!
Déjà l'ombre envahit au-dessous de moi
la masse architecturale, que je regarde
comme à vol d'oiseau, et aussi toute
l'étendue de la forêt enveloppante où
bientôt vont s'ouvrir, innombrables, les
yeux des bêtes nocturnes. Seules, deux
tours, qui se dressent là dans mon voisi-
nage, resplendissent encore comme des
UN PÈLERIX d'aNGKOR 141
braises vives ; les rayons rouges éclairent
en apothéose leur architecture inconnue,
qui n'est ni hindoue ni chinoise, qui ne
ressemble à celle d'aucun autre pays de
la terre; si les ornements des murailles,
les rinceaux et les feuillages rappelaient
notre Renaissance européenne, ces tours,
au contraire, sont d'une étrangeté frap-
pante : conception d'une race à part qui
a jeté un vif éclat dans ce coin du monde,
et puis qui a disparu sans retour. On di-
rait un peu des gerbes de tuyaux d'orgue
au-dessus desquels on aurait posé, par rangs
détaille, des couronnes à fleurons; il s'y
mêle aussi des Apsâras, des dieux très
bizarrement nimbés, des groupes de
monstres. Dans le ciel, qui déjà change
et tourne aux grisailles crépusculaires,
142 UN PÈLERIN d'aNGKOR
tout cela reste éclatant pour quelques
secondes encore : c'est du métal rougi au
feu, ce sont les tours brûlantes d'on ne
sait quel palais magique...
Jadis, à la place de cette mer de ver-
dure, silencieuse à mes pieds, la ville
d'Angkor-Thôm (Angkor-la-Grande) s'é-
tendait au loin dans la plaine ; il suffirait
d'élaguer les branches touffues pour voir
encore là-dessous reparaître des murailles,
des terrasses, des temples, et se dévelop-
per les longues avenues dallées que bor-
daient tant de divinités, de serpents à sept
têtes, de clochetons, de balustres, effon-
drés aujourd'hui dans la brousse. La
forêt profonde, la voilà redevenue ce
qu'elle avait été depuis le commencement
des âges, pendant des siècles incalcu-
I
UN PÈLERIX d'aXGKOR 143
labiés; on n'y reconnaît plus l'œuvre de
ces aventuriers hindous qui, environ
trois cents ans avant notre ère, étaient
venus y jeter la cognée, y déblayer l'es-
l' pace d'une ville de près d'un million
d'âmes ; non, cela n'a duré qu'un millé-
naire et demi, cet épisode de l'empire des
Khmers, autant dire une bien négligeable
période, en comparaison des longévités
du règne végétal ; et c'est fini, la cica-
trice s'est refermée, il n'y paraît rien ; le
figuier des ruines étale partout ses dômes
de feuilles vertes.
De nos jours, il est vrai, d'autres aven-
turiers, venus d'un pays plus à l'Occi-
dent (le pays de France), troublent quel-
que peu la forêt éternelle, car ils ont
fondé non loin d'ici un semblant de petit
9>
144 UN PÈLERIN d'aNGKOR
empire. Mais ce nouvel épisode manquera
de grandeur, et surtout manquera de
durée ; bientôt, lorsque ces pâles conqué-
rants auront laissé encore, dans la terre
indo-chinoise, beaucoup des leurs —
hélas 1 beaucoup de pauvres jeunes soldats
irresponsables de l'absurde équipée — ils
devront plier bagage et fuir; alors on ne
verra plus guère dans cette région errer,
comme je le fais, ces hommes de race
blanche qui convoitent si follement de
régir l'immémoriale Asie et d'y déranger
toutes choses...
Les deux fantastiques donjons, quasi
incandescents, que je regardais de cette
fenêtre, se refroidissent singulièrement
vite; se refroidissent par leur base, sans
doute parce qu'elle plonge dans le temple,
UN PÈLERIN d'aNGKOR 145
lequel plonge dans l'humide fouillis des
arbres. Il n'y reste plus de feu rouge qu'à
la pointe extrême, du feu qui tout de
suite passe au violet et achève de s'é-
teindre.
La lumière de l'immense décor se
meurt comme celle d'une lampe sur
laquelle on a soufflé, et la forêt est déjà
pleine d'ombre sous un ciel cendré où des
phosphorescences jaunes et vertes indi-
quent seules le côté du couchant. Les
Bouddhas autour de moi commencent à
m'inquiéter ; je crois qu'ils s'amusent à
enfler davantage les épaules sous ces
couches de fiente brune, qui les déforment
comme de trop grosses pèlerines en four-
rure.
Les ruines s'enveloppent d'une majesté
13
146 UN PÈLERIN d'aNGKOR
soudaine, tellement que je me sens profa-
nateur d'être encore là. Et puis, une
épouvante inconnue sort des recoins les
plus assombris où ces géants au dos
voûté, ces nains bossus, prennent tout à
fait l'air de fantômes ; elle sort lentement,
la sournoise épouvante ; dans la galerie,
elle se traîne comme une onde pares-
seuse vers la fenêtre oii j'étais ; mais je
devine qu'elle va emplir le .temple et que
je n'y échapperai pas. Du reste, il faut
s'en aller, descendre, pour ne pas être
surpris par l'obscurité au milieu des esca-
liers aux marches glissantes entravées de
lianes. Et, au-dessus de ma tête, voici
des petits cris de rat qui se répondent le
long des plafonds de grès sonore; c'est
l'heure où toutes les membranes chauves
l
UN PELERIN D ANGKOR
147
vont se déplier pour danser la ronde en ver-
tige autour du vieux sanctuaire, reprendre
le tourbillonnement général de chaque
soir, la grande chasse, le grand massacre
des moucherons et des phalènes.
IX
Samedi, 30 novembre 1904.
Il y a eu déluge encore cette nuit de
deux heures à quatre heures du matin
et, bien que le chaume du toit nous ait
fidèlement garantis, l'air est si imprégné
d'eau que nous nous éveillons mouillés
comme par l'averse même.
Cependant le jour se lève dans une
pure splendeur; le ciel tout bleu ne se
souvient plus de rien. Je fais donc atteler
UN PÈLERIN d'aNGKOR 149
nos sautillantes petites charrettes, pour
retourner dans la forêt et visiter ce temple
du Bayon, que je n'ai fait qu'entrevoir
avant-hier sous le pluvieux crépuscule.
Le soleil surgit à peine quand nous sor-
tons du bocage enclos pour nous enfoncer,
au trot de nos bœufs, dans la futaie pro-
fonde. Tout de suite l'ombre verte s'étend
sur nos têtes et il se fait autour de nous
un grand tapage d'oiseaux ou d'insectes
en délire de joie matinale. Le long du
sentier, au-dessus des impénétrables
fourrés pleins de fougères, de cycas, d'or-
chidées, les arbres s'élancent gigantes-
ques, lien est de meurtris par les hommes
— pourtant bien rares par ici et bien
furtifs — qui les ont entaillés afin de re-
cueillir, dans des pots en terre, je ne sais
13.
150 UN PÈLERIN d'aNGKOR
quelle essence précieuse, à la manière
dont les Landais chez nous recueillent la
résine de leurs pins. Il y en a d'autres
dont le tronc est tout égratigné, jusqu'à
deux mètres de haut, tout labouré de
déchirures cruelles ; et ce sont ceux que
les tigres, maniaques autant que les chats,
ont adoptés pour s'y étirer les pattes et
s'y dégourdir les griffes, en se réveillant
le soir après la longue sieste du jour.
Il fait déjàintolérablementchaud, d'une
chaleur humide et malsaine, saturée des
exhalaisons de la terre grasse et des
plantes fougueuses. Dans les rais de
soleil qui çà et là traversent les feuillées,
on voit des insectes danser en rond, et
leurs petits corps à reflets de métal jettent
des feux. Les moustiques, porteurs de la
UN PÈLERIN d'aNGKOR 151
fièvre, tourbillonnent partout, en nuages
de fine poussière. Des papillons, au corps
trop léger pour leurs longues ailes de
soie, volent à la dérive, comme s'ils
étaient le jouet du moindre souffle, puis
vont s'abattre sur quelque singulière fleur
d'ombre, aux nuances pâlies. Et tant
d'oiseaux, qui s'enfuient devant nous,
semblent des fusées bleues* ou rouges,
que nous lancerions au passage dans
cette demi-obscurité de dessous bois.
Au bout d'une heure à peu près, la
muraille à créneaux de la ténébreuse ville
d'Angkor-Thôm est là devant nous, sans
que la voûte des arbres en soit interrom-
pue, et nous mettons pied à terre, tou-
jours dans la nuit verte, devant cette
Porte de la Victoire au-dessus de laquelle
152 UN PÈLERIN d'aNGKOR
sourit un colossal visage humain à cheve-
lure de lianes.
Les remparts franchis, c'est par les sen-
tiers plus vagues, à travers la brousse
plus épaisse, que nous continuons de nous
avancer.
Une demi-heure de marche environ,
dans cette forêt semée de débris, qui est
le linceul d'une ville et où chaque pierre
porte la trace d'une antique sculpture, où
des cailloux que l'on ramasse dans l'herbe
représentent un masque humain. Et puis
nous voici en présence d'un informe amas
de rochers, d'une sorte de montagne sur
laquelle les figuiers des ruines déploient
superbement leurs grands parasols verts :
c'est là. Ces rochers furent érigés jadis
par la main des hommes; ils sont factices,
UX PÈLERIN d'aNGKOR 153
ils sont les restes de l'un des plus prodi-
gieux temples du monde.
La destruction en est stupéfiante ; com-
ment ces masses ont-elles pu se déjeter
ainsi, se pencher, crouler, se confondre
en chaos? Il y a des tours qui semblent
avoir glissé d'un seul bloc; tout d'une
pièce, elles sont descendues de leurs sou-
bassements. Et les lourdes terrasses ont
fléchi. Et le sol a monté alentour; l'hu-
mus, au cours des siècles, a commencé
d'escalader les larges escaliers pour es-
sayer de tout engloutir.
Les grandes figures de Brahma, « les
vieilles dames débonnaires » , si sournoises
et peu rassurantes l'autre soir dans le
crépuscule, je les retrouve là partout au-
dessus de ma tête, avec ces sourires qui
154 UN PÈLERIN d'aNGKOR
tombent sur moi, d'entre les fougères et
les racines. Elles sont bien plus nom-
breuses que je croyais; jusque sur les
tours les plus lointaines, j'en aperçois
toujours, coiffées de couronnes et le cou
ceint de colliers. Mais, en plein jour,
combien elles ont perdu de leur pouvoir
effarant ! Ce matin elles semblent me dire :
« Nous sommes bien mortes, va, et bien
inoffensives; ce n'est pas d'ironie que
nous sourions ainsi les paupières closes ;
non, c'est parce que nous avons à présent
la paix sans rêves... »
Le temple dont les méconnaissables
ruines sont devant moi représente la con-
ception prime-sautière, naïve et farouche-
ment puissante d'un peuple à part, sans
UN PÈLERIN d'aNGKOR 15o
analogue au monde et sans voisins : le
peuple khmer, rameau détaché de la
grande race aryenne, qui vint s'implanter
ici par aventure et s'y développa loin de
la souche originelle, séparé de tout par
d'immenses étendues de forêts et de ma-
récages. Vers le neuvième siècle, environ
quatre cents ans plus tôt qu'Angkor-Vat,
ce sanctuaire, plus énorme et plus rude,
était dans toute sa gloire. Pour essayer
de se représenter ce que fut sa magnifi-
cence terrible, il faut d'abord, par la pen-
sée, le déblayer de la foret, supprimer
l'inextricable enlacement de ces racines,
et de ces branchages verdàtres aux mou-
chetures blanches qui sont pour ainsi
dire les tentacules du figuier des ruines ;
non plus dans cette éternelle nuit verte,
156 UN PÈLERIN d'aNGKOR
mais à air libre, en plein ciel, il faut
redresser les tours à quatre visages —
environ cinquante tours! — les replacer
d'aplomb sur leur monstrueux piédestal,
qui avait trois gradins comme le piédestal
d'Angkor-Vat. Imaginer ensuite, aux
environs, beaucoup d'espace vide permet-
tant de voir de loin l'écrasante stature
d'ensemble ; reconstituer les terrasses suc-
cessives, les marches, les somptueuses
avenues qui menaient ici et que bordaient
tant de colonnes, de balustres, de divi-
nités, de monstres effondré» aujourd'hui
dans l'herbe.
Ces tours, avec leurs formes trapues
et leurs rangs superposés de couronnes,
on pourrait les comparre, en silhouette,
à de colossales pommes de pin, mises
UN PÈLERIN d'aNGKOR 157
debout. C'était comme une végétation de
pierre qui aurait jailli du sol, trop impé-
tueuse et trop touffue : cinquante tours
de taille différente qui s'étageaient, cin-
quante pommes de pin fantastiques, grou-
pées en faisceau sur un socle grand
comme une ville, accolées presque les
unes aux autres et faisant cortège à une
tour centrale plus géante, de soixante ou
soixante-dix mètres, qui les dominait, la
tête fleurie d'un lotus d'or. Et, du haut de
l'air, ces quatre visages, qu'elles avaient
chacune, regardaient aux quatre points
cardinaux, regardaient partout, entre les
pareilles paupières baissées, avec la même
expression d'ironique pitié, le même sou-
rire; ils affirmaient, ils répétaient d'une
façon obsédante l'omniprésence du dieu
14
k
158 UN PÈLERIN d'aNGKOR
d'Angkor. Des différents points de l'im-
mense ville, on ne cessait de voir ces figures
aériennes, les unes de face, les autres de
profil ou de trois quarts, tantôt sombres
sous les ciels bas chargés de pluie, tantôt
ardentes comme du fer rouge quand se
couchait le soleil torride, ou bien bleuâtres
et spectrales par les nuits de lune, mais
toujours là et toujours dominatrices. Au-
jourd'hui cependant leur règne a passé :
dans la verdàtre pénombre où elles se
désagrègent, il faut presque les chercher
des yeux, et le temps approche où on ne
les reconnaîtra même plus.
Pour orner ces murailles du Bayon,
des bas-reliefs sans fin, des enroulements
de toute sorte ont été conçus avec une
exubérante prodigalité. Et ce sont aussi
UN PÈLERIN d'aNGKOR 159
des batailles, des mêlées en fureur, des
chars de guerre, des processions intermi-
nables d'éléphants, ou des groupes d'Ap-
sàras, de Tévadas aux pompeuses cou-
ronnes ; sous la mousse, tout cela s'efface
et meurt. La facture en est plus enfan-
tine, plus sauvage qu'àAngkor-Vat, mais
l'inspiration s'y révèle plus violente, plus
tumultueuse. Et une telle profusion décon-
certe; à notre époque de mesquinerie ver-
satile, on arrive à peine à comprendre ce
que furent la persévérance, la richesse, la
foi, l'amour du grandiose et de l'éternel,
chez ce peuple disparu.
Sous la tour centrale au lotus d'or, à
une vingtaine de mètres au-dessus de la
plaine, se cache le Saint des Saints, un
réduit obscur, étouffé comme une case-
160 UN PÈLERIN d'aNGKOR
mate dans l'épaisseur de la pierre. On y
arrivait de plusieurs côtés, par tout un
jeu de galeries convergentes, lugubres
autant que des chambres sépulcrales.
Mais l'accès aujourd'hui en est difficile et
dangereux, tant il y a eu d'éboulements
aux abords. On sent que l'on est là sous
la forêt — puisque la forêt couvre même
les tours — sous le réseau multiple et
innombrable des racines. Il y fait presque
noir; une eau tiède y suinte de toutes les
parois, sur quelques dieux fantômes qui
n'ont plus de bras ou qui n'ont plus de
tête; on y entend glisser des serpents,
fuir d'imprécises bêtes rampantes, et les
chauves-souris s'éveillent, protestent en
vous fouettant de leurs membranes rapi-
des que l'on n'a pas vues venir. Aux
UN PÈLERIN d'aNGKOR 161
temps brahmaniques, ce Saint des Saints
a dû être un lieu où les hommes trem-
blaient, et des siècles de délaissement
n'en ont pas chassé l'effroi; c'est bien
toujours le refuge des antiques mystères;
les bruits que des bêtes furtives y faisaient
quand on y est entré cessent dès que l'on
ne bouge plus, et tout retombe aussitôt
dans on ne sait quelle horreur d'attente^
à forme par trop silencieuse.
Dans la forêt d'ombre, quantité d'autres
ruines s'indiquent, en amas disjoints et
bouleversés, sous les belles ramures
triomphantes : débris de palais, de tem-
ples, de piscines où se baignaient des
hommes et des éléphants; ils attestent
encore la splendeur de cet empire des
14.
162 UN PÈLERIN d'aNGKOR
Khmers, qui brilla pendant mille cinq
cents ans, ignoré de l'Europe, et puis
s'éteignit après un brusque déclin, épuisé
par tant de batailles contre le Siam, l'An-
nam, ou même la grande Chine immémo-
riale et stagnante.
Pour mes yeux d'Occidental, c'est sur-
tout une impression d'incompréhensible
et d'inconnu qui se dégage de ces choses
mortes. La moindre sculpture, le moindre
linteau sur un portique, le moindre de
ces couronnements imitant des flammes,
sont pour me causer une stupeur, comme
la révélation d'un monde lointain et hos-
tile. Des monstres, en pierre verdâtre,
assis dans des poses de chien et coifi'és à
la mode sans doute de quelque planète
sans communication avec la nôtre, m'ac-
UN PÈLERIN d'aXGKOR 163
cueillent avec des regards par trop étran-
ges, avec des rictus jamais vas même
dans les vieux sanctuaires chinois d'où
j'arrive : « Nous ne te connaissons pas,
me disent-ils. Nous sommes des concep-
tions à jamais inassimilables pour toi.
Que viens-tu faire chez nous? Va-t'en! »
Du reste, à mesure que le soleil monte et
flamboie davantage au-dessus de la voûte
épaisse des branches, une lourdeur pro-
gressive ralentit nos pas ; nous marchons
comme enveloppés de plus en plus par
une sorte d'agressive poussière, dansante
et scintillante, qui est un tourbillon de
moustiques, et c'est avec une lassitude
un peu fiévreuse que nous continuons
d'errer dans cette forêt des sombres
enchantements. Assez! Il est l'heure de
164 UN PÈLERIN d'aNGKOR
nous replier vers la Porte de la Victoire,
pour rentrer avant midi dans l'enclos
d'Angkor-Vat.
L'heure brûlante est proche quand
nous sommes abrités à nouveau sous ce
toit des pèlerins, où s'entend du matin
au soir, comme une incantation, la psal-
modie des bonzes en robe jaune.
Et, après le repas de midi, l'irrésistible
langueur tropicale revient comme chaque
jour nous engourdir. Mieux vaut alors
quitter notre hangar où l'on étouffe et,
malgré la morsure du soleil, franchir les
quelque dix mètres qui me séparent des
premières galeries du temple : dans l'om-
bre et l'humidité perpétuelles des pla-
fonds de pierre je trouverai peut-être un
UN PÈLERIN d'aNGKOR 165
semblant de fraîcheur ; que ron étende là
pour moi une natte, après avoir balayé
une place en un point où la voûte ne sera
pas trop tapissée de chauves-souris, et je
dormirai sur les dalles relativement
froides, en me couvrant la figure d'un
éventail pour me garantir de ce qui pour-
rait tomber d'en haut.
Cependant le sommeil estlent à m'anéan-
tir, parce que je me suis couché au pied
même de l'immense bas-relief des ba-
tailles et que, malgré moi, mes yeux
alourdis s'y intéressent longuement :
tourmente silencieuse ; fureur des grandes
luttes passées et oubliées, tueries que
chantèrent les poètes du Ramayana, mais
dont personne ne se souvient plus; con-
fusion de bras et de jarrets musculeux,
166 UN PÈLERIN d'aNGKOR
choc de l'armée des Géants contre celle
du Roi des Singes, chars de guerre écra-
sant des blessés par centaines... Dans
l'ombre du lieu, tout cela qui est noirâtre
et comme verni d'humidité, s'éclaire par
endroits de demi-lueurs frisantes, et ainsi
les reliefs s'accentuent, un peu de vie
revient aux rictus effacés, aux contorsions
mortes. J'ai perdu la notion de l'énorme
masse architecturale d'alentour, mais je
me sens devenu intime avec ceux des
guerriers ou des guerrières qui se débat-
tent à toucher ma tête... Tout près, une
Apsâra me sourit dans la mêlée ; c'est elle
que je perçois comme dernière image ;
quelques minutes encore je vois luire sa
belle gorge que l'on dirait moite, où
semble perler une sueur tiède... et
UN PÈLERIN d'aXGKOR 167
puis c'est fini, je sombre dans l'in-
conscience...
J'ai dormi une heure peut-être, quand
l'un de mes Siamois m'apporte les cartes
de trois visiteurs. Des noms français!...
Oui, il faut les faire entrer, — et ici
même, dans ma salle de réception splen-
dide; mais c'est bien la dernière chose
que j'aurais attendue : recevoir des vi-
sites à Angkor!
Trois Français en effet. On les a
envoyés au Siam pour des études archéo-
logiques et depuis hier ils campent non
loin de moi, sous un abri de chaume,
dans le saint enclos *. Ils sont érudits
1. L'un d'eux, fils d'un célèbre sculpteur français,
n'a pas tardé à y mourir de la fièvre des bois.
168 UN PÈLERIN d'aNGKOR
et aimables. D'ailleurs, après des jours
de solitude et de silence, en voyage sans
compagnons, c'est une détente d'échanger
des pensées avec des hommes de France.
— Je devrais rester, me disent-ils, car
la forêt est pleine de ruines inconnues;
en plus des grands temples où tout le
monde vient, on trouve un peu partout,
au bord des rivières ou des marécages,
quantité de monuments en terre cuite,
d'un art plus singulier, remontant au
quatrième siècle ou aux premiers âges du
vaste empire khmer.
— Mais non, je persisterai à partir
aujourd'hui, au déclin du soleil. D'abord
il y a les éléphants du bon roi Noro-
don avec lesquels j'ai pris rendez-vous
pour après-demain à Kampong-Luong. Et
UN PÈLERIN d'aNGKOR 169
puis, surtout, comment oublierais-je que
je ne suis en somme qu'un modeste aide
de camp dont la permission est limitée et
que je dois rentrer, dans les délais vou-
lus, à bord du cuirassé qui m'attend à
Saigon?
J'ai donné l'ordre de préparer le départ
pour cinq heures. Et, pendant que l'on
attelle mes charrettes à bœufs, pendant
que l'on replie mon bagage, une dernière
fois je monte au temple.
Aucun déluge n'est tombé depuis cette
nuit, pour désaltérer les plantes suspen-
dues, mouiller les monceaux de pierres,
et en ce moment c'est une intolérable
chaleur de braise qui émane des ter-
rasses, des murailles, des sculptures sur
15
170 UN PÈLERIN d'aNGKOR
lesquelles le soleil vient de darder tout
le jour ; mais les divines Apsâras, qui
depuis des siècles ont l'habitude d'être
ainsi brûlées de rayons, me sourient
pour l'adieu, sans se départir de leur
aisance ni de leur gracieuse ironie coutu-
mière. — En prenant congé d'elles, je
ne m'imaginais pas que bientôt, par le
fastueux caprice du roi de Pnom-Penh,
j'allais les revoir, une nuit, au son évo-
cateur des vieilles musiques de leur
temps; les revoir non plus mortes, avec
ces sourires pétrifiés, mais en pleine vie
et jeunesse; non plus avec ces gorges de
grès rigide, mais avec de palpitantes
gorges de chair, et coiffées de véritables
tiares d'or, et constellées de véritables
pierreries...
UN PÈLERIN d'aNGKOR 171
Le soleil est déjà bas et commence
d'éclairer rouge quand mon petit cortège
de charrettes se met en marche, s'éloi-
gnant pour toujours d'Angkor, par l'ave-
nue dallée, entre les broussailles aux
jL fleurs blanches qui embaument le jasmin.
I Après les larges fossés pleins de roseaux
et de lotus, après le pont, les derniers
portiques et les grands serpents à sept
têtes gardiens du seuil, voici le sentier
du départ qui se présente à nous : il
plonge sous des arbres, prêts à nous ca-
cher aussitôt le mystérieux temple. Je
me retourne alors pour jeter derrière
;' moi un regard d'adieu. Ce pèlerinage,
! que depuis mon enfance j'avais souhaité
faire, est donc maintenant une chose
172 UN PÈLERIN d'aNGKOR
accomplie, tombée dans le passé comme
y tombera demain ma brève existence
humaine, et jamais plus je ne reverrai se
dresser dans le ciel les grandes tours
étranges. Je ne puis même pas, cette der-
nière fois, les suivre longtemps des yeux,
car la forêt tout de suite se referme
sur nous, amenant soudain le crépus-
cule.
Vers sept ou huit heures, nous sommes
rentrés au village siamois de Siem-Reap,
au bord de la rivière, dans la région des
grandes palmes. Il fait nuit noire, et les
gens, qui circulent demi-nus sous les
voûtes d'arbres, s'éclairent en agitant des
brandons enflammés, comme il est aussi
d'usage aux Indes, à la côte du Malabar.
UN PÈLERIN d'aNGKOR 173
Ils s'empressent à nous accueillir, et
nous installent au bord de l'eau dans l'a
maisonnette des voyageurs pèlerins, qui
a l'air d'avoir des échasses tant elle est
haut perchée sur pilotis.
15.
Dimanche, /■" décembre 1901.
Une heure encore en charrettes à bœufs,
le long de la petite rivière, à la fraîcheur
de l'extrême matin, traversant des vil-
lages édéniques, parmi des palmes et des
guirlandes de lianes fleuries.
En un point de la berge, nous atten-
dait le sampan qui nous avait amenés, le
grand sampan dont la toiture est en
forme de couvercle de cercueil. Alors,
UN PÈLERIN d'aNGKOR 175
quittant nos attelages, nous commençons
de redescendre au fil de l'eau, frôlés par
les joncs, les graminées gigantesques.
D'abord des marais, de plus en plus
inondés. Et puis, la forêt noyée, qui
nous enlève le peu d'air respirable, en
nous enveloppant de son ombre empoi-
sonnée; une heure et demie à l'aviron,
pour traverser le presque sombre dédale,
naviguant à mi-hauteur des arbres
énormes, parmi les branches emmêlées
de lianes. C'est vers midi seulement que
nous échappons à l'oppression de cette
forêt, et que le grand lac, s'ouvrant enfin
devant nous, déroule à nos yeux, tout à
coup éblouis, l'étendue d'une mer d'étain
luisant.
La mouche à vapeur qui doit me rame- .
176 UN PÈLERIN d'aNGKOR
ner au Cambodge est là, seule, amarrée
aux branches de ce semblant de rivage,
comme perdue au milieu de ce désert de
verdure et d'eau chaude. Qu'on allume
les feux et partons dès qu'il sera possible.
Tout l'après-midi, tout le soir se pas-
sent à glisser, d'un mouvement rapide et
monotone, sur ce lac qui aujourd'hui n'a
pas de limites visibles, tant il dégage de
brume, pour estomper l'horizon ; le soleil
semble le vaporiser, le boire, — un
soleil tout embué d'humidité lui aussi
presque trouble, mais sournois et terrible.
Pas un souffle nulle part, et une tension
électrique à en mourir. Notre course des-
sine sur l'eau morne des rides toujours
pareilles qui se font et se défont en
T==^ammÂ
UN PÈLERIN d'aNGKOR 177
silence; nous naviguons sur je ne sais
quel métal fondu, sans doute trop non-
chalant ou trop lourd pour bruire comme
de Feau ordinaire ; et ainsi nous berçons
au passage des compagnies de pélicans,
posés en longues bandes d'un blanc rose,
qui dorment et qui se dérangent à peine
à notre approche. Partout, somnolence et
torpeur, sous une lumière à la fois exces-
sive et diffuse. De temps à autre il se
joue devant nous des fantasmagories
pour nous effrayer; c'est vers l'Ouest tou-
jours; nous voyons des choses sombres
qui surgissent dans le lointain presque
aussi vite que monteraient les fumées
d'un volcan; elles enténèbrent tout un
côté du ciel, elles prennent des nuances
de cuivre, elles affectent des airs de ro-
178 UN PÈLERIN d'aNGKOR
chers qui croulent, de montagnes qui
vont s'ébouler en chaos : ébauches
d'orages qui n'éclatent pas, mais qui tout
aussitôt se transforment, s'atténuent et
disparaissent comme les visions des
rêves.
Pas une barque en vue, pas une jon-
que, nous sommes seuls sur ce lac sans
bords. A travers toutes ces inconsistances
du ciel et de l'eau, où ne s'indique jamais
un point de repère, notre pilote — un
Siamois — se dirige d'instinct sans doute,
comme font les oiseaux voyageurs. Au
crépuscule cependant, quand il s'agit de
trouver l'entrée du grand fleuve dans
lequel nous devons nous engager, il est
perplexe, il hésite et change de route.
Aucun danger d'ailleurs, mais seulement
UN PÈLERIN d'aNGKOR 179
le risque d'être retenus là jusqu'au lever
du jour.
Voici la nuit qui tombe, moite et lan-
guide, et nous ne savons plus guère où
nous sommes. L'eau n'a toujours pas de
contours précis. Des masses noires, qui
sont des nuées d'orages traînant sur le
lac, simulent çà et là des rives proches ;
nous voyons surgir des fantômes de
montagnes, des fantômes de forêts.
De vagues étoiles, embuées aussi
comme était le soleil, se dégagent enfin
des brumes pour nous conduire ; le pilote
croit s'y reconnaître et nous continuons
notre marche à toute vitesse... Une
secousse violente ! Le bateau se cabre et
s'arrête, en même temps qu'éclate un
fracas de branches brisées. Une masse
180
UN PELERIN D ANGKOR
d'ombre, qu'il avait prise pour un de ces
nuages trompeurs, était réellement la
berge; nous nous y sommes jetés, l'avant
en plein dans les arbres, et, de la se-
cousse, mille bestioles qui dormaient
dans la verdure tombent comme une pluie
sur nous, sauterelles, scarabées, lézards
ou mauvais petits serpents... Machine en
arrière, et nous nous dégageons, sans
avoir de mal ; c'était de la vase molle et
de frêles palétuviers. Le Siamois d'ail-
leurs n'avait manqué l'entrée du fleuve
que de quelques mètres, et maintenant
nous y voici, sûrs de notre marche, qui
s'accélère, aidée par le courant. C'est
bien le Mékong, et tout est pour le
mieux. Allons dormir.
XI
Lundi, 2 décembre 4901,
Vers trois heures cette nuit, sous un
déluge où se déversaient toutes les
nuées d'hier, nous sommes venus nous
amarrer parmi les roseaux au grand
fleuve, près de ce village de Kampong-
Luong, le lieu de la rive me rappro-
chant le plus de certain temple, dédié aux
mânes de la reine mère du Cambodge,
qui est là-bas dans la grande brousse
16
ï
182 UN PÈLERIN d'aNGKOE
et où je veux faire en passant un pèle-
rinage.
A présent, à la pointe de l'aube, des pas
formidables me réveillent... Ils font trem-
bler la berge voisine et s'accompagnent
d'une musique de branches qui s'écrasent.
Par le sabord, ouvert près de ma tête, je
regarde quels pesants visiteurs m'arrivent.
Le jour à peine naissant m'indique un
fouillis de roseaux et d'arbustes mouillés,
qui semblent d'un vert déjà trop intense
pour si peu de lumière, de même que le
sol paraît déjà trop rouge. Et voici, dans
ce décor de l'extrême matin, des bêtes co-
lossales qui surgissent, s'ébattent avec des
gaietés lourdes, ébranlant la terre... On
croirait quelque scène des premiers âges
du monde... Des éléphants! Sans nul
UN PÈLERIN d'aNGKOR 183
doute les quatre éléphants promis ; ils
arrivent, ponctuels au rendez-vous ; quatre
hommes vêtus de blanc les suivent, leur
parlent avec douceur, et, d'un ordre donné
presque à voix basse, les immobilisent là
juste en face de moi.
Quand les bons éléphants sont sellés,
ayant chacun sur la nuque un conducteur
accroupi et sur le dos un palanquin sem-
blable à une cabane cambodgienne, on
m'invite à prendre place, avec mon inter-
prète et mes deux serviteurs. Nous par-
tons à la file, chacun de nous dans sa
maisonnette oscillante. D'abord le village
à traverser. Ensuite le marché où s'agite
un petit monde jaune, arrivé de la brousse
voisine à pied ou en charrette; on vend
des fruits, des graines, des poulets et de
184 UN PÈLERIN d'aNGKOR
bizarres poissons du Mékong; nos élé-
phants, avertis de l'effroi qu'ils vont cau-
ser, ne marchent plus ici qu'à petits pas
discrets; mais, comme toujours, tous les
bœufs, tous les buffles s'enfuient devant
la bête souveraine, et il y a des manne-
quins chavirés, des jattes de lait renver-
sées, du tumulte, des cris.
Après ce groupement isolé de vie hu-
maine, nous plongeons pour deux ou
trois heures dans la grande brousse où,
sur notre chemin, nous ne rencontrerons
plus personne. Ce n'est pas la forêt d'om-
bre comme au Siam; non, la brousse,
cette brousse indo-chinoise, inextricable,
toujours pareille, inutile et infinie. Nous
suivons d'étroits sentiers, sur une terre
d'un rouge de sanguine, entre deux ri-
UN PÈLERIN d'aNGKOR 185
deaux d'arbustes d'un vert trop éclatant.
Des feuillages qui nous sont étrangers
nous emprisonnent de plus en plus dans
leur multitude compacte : toute une végé-
tation éternellement arrosée, éternelle-
ment surchauffée, qui cependant n'arrive
pas à jaillir en futaie puissante, mais de-
meure plutôt chétive, molle, d'une exu-
bérance malsaine. Du haut de nos palan-
quins, nous voyons parfois des déploie-
ments illimités de cette triste verdure-là,
qui dit l'exil et qui sent la fièvre.
Au premier plan, devant soi, toujours
la nuque de bronze du cornac, et par ins-
tants deux énormes oreilles grises qui se
soulèvent pour battre l'air comme des
éventails. On est royalement bien dans
la maisonnette balancée, à l'abri du
16.
186 UN PÈLERIN d'aNGKOR
soleii de feu, cheminant d'une façon si
solide et sûre, d'un pas qui ne bronchera
jamais, avec une tranquillité qu'aucun
obstacle n'aura la force de troubler. Et
cependant, à la longue, on a le cœur
serré par la monotonie de cette brousse,
qui se referme derrière vous en silence,
sans cesse, sans merci, à mesure que
l'heure passe...
Nous faisons la halte méridienne dans
une vieille bonzerie, au pied de la petite
montagne qui sert de piédestal au mau-
solée des rois cambodgiens. Ici, il y a de
l'eau courante, de vrais grands arbres et
c'est un coin paradisiaque au milieu du
désert de mauvaise verdure. Une vaste
salle en bois rougeâtre, au toit contourné.
UN PÈLERIN d'aNGKOR 187
n'ayant guère pour murailles que des
stores de roseau, et décorée d'immenses
images bouddhiques, sur papier de riz,
qui sont pendues aux piliers. Nous nous
y installons sur des nattes, très digne-
ment accueillis par deux ou trois vieil-
lards bonzes, et par une grand'mère
bonzesse aux cheveux blancs tondus ras,
dont la figure parcheminée porte cent
ans. Nos éléphants ont été lâchés dans la
brousse, où ils vont manger pour leur
dîner quelques jeunes arbres. En mar-
chant sur la pointe du pied, la vénérable
vieille dame au religieux costume jaune
nous apporte des oreillers, de forme car-
rée, pour appuyer notre tète, ou pour
nous accouder; elle ne dit rien, et rien
ne bouge dans ses traits que figèrent tant
188 UN PÈLERIN d'aNGKOR
d'années d'un mysticisme inintelligible à
nos âmes... Après le repas de midi nous
nous endormons étendus sur des nattes,
dans une sorte de paix monacale très par-
ticulière, entendant le bruit du ruisseau
voisin qui donne une illusion de fraîcheur.
Vers trois heures et demie, le réveil,
pour nos gens comme pour nous-mêmes,
et je commande de rappeler nos éléphants,
car il est l'heure de se remettre en route.
Cette montagne qui surplombe la bon-
zerie est l'une de ces fantaisies géologi-
ques jetées çà et là au milieu des régions
basses du Cambodge; un de ces petits
cônes abrupts, isolés, inattendus, que
l'on appelle ici des pnôm : presque tous
sont sacrés et servent de base à un lieu
de prière. Celui-ci, déjà très pointu par
UN PÈLERIN d'aNGKOR 189
lui-même, est exagéré encore par le mau-
solée qui le couronne, et qui est plus
pointu, plus effilé, qu'aucune de nos
flèches de cathédrale; — c'est donc là-
haut que dorment, au milieu de cette
jungle à tigres et à singes, le plus près
possible du ciel plein d'orages, les vieux
rois cambodgiens. Les cendres de la reine
mère viennent d'y être montées récem-
ment, après une crémation accomplie sui-
vant des rites immémoriaux, avec un
cérémonial de danses et de musiques
remontant sans nul doute à l'époque
d'Angkor.
Il faut une heure environ pour arriver
de la bonzerie à la pagode consacrée aux
mânes de cette vieille princesse, et but
de mon pèlerinage. C'est au baisser du
190 UN PÈLERIN d'aNGKOR
soleil que nous l'apercevons, dans une
sorte de clairière au milieu de la brousse.
Parmi des palmiers hauts et frêles, dont
les plumets verts dominent la jungle
d'alentour, elle nous apparaît tout illu-
minée des feux de Bengale du couchant,
doucement éclatante de dorures ternies
comme une vieille orfèvrerie précieuse;
elle se mire dans un étang solitaire par-
semé d'îlots de lotus roses; elle a natu-
rellement de longues cornes d'or, qui
partent en tous sens des angles de la toi-
ture; elle est posée sur un piédestal à
trois gradins, au bord duquel des mons-
tres aux attitudes moqueuses éclatent de
rire, d'un effrayant rire de tête de mort.
Et, entendant venir nos éléphants, des
bonzes, vêtus de jaune-citron et drapés
UN PÈLERIN d'aNGKOR 191
de jaune-orange, ouvrent les portes, puis
s'arrêtent en groupes étages sur les mar-
ches du seuil. C*est une vision intacte des
vieux âges de l'Asie, qui nous attendait
dans le silence de ce lieu perdu et dans
le rayonnement rouge du soir.
Au dire de mon interprète, il serait
plus discret de ma part et plus élégant de
ne pas demander aux bonzes, qui n'ose-
raient me le refuser, la permission de
visiter l'intérieur de la pagode. Sans des-
cendre de mon palanquin, je me borne-
rai donc à en faire lentement le tour.
C'est l'art d'Angkor que l'on retrouve
ici, déchu évidemment de ses proportions
colossales, trop cherché peut-être, trop
maniéré, mais d'une étrangeté tellement
exquise ! Là-bas, les énormes murailles
i
192 UN PÈLERIN d'aNGKOR
étaient couvertes de broderies de pierre.
Ici, sous cette toiture fantasque à grandes
cornes d'or, on dirait la pagode toute
tendue d'un vieux brocart somptueux,
qui scintille sous les rayons mourants du
soleil — et c'est un réseau de minutieuses
ciselures en stuc doré, où se mêlent des
parcelles de cristal imitant des rubis et
des émeraudes. Quant aux portes, qui
brillent d'un éclat différent et plus
bleuâtre, elles sont en mosaïque de
nacre.
Nos éléphants, comme s'ils avaient
compris que nous voulions regarder sans
hâte, font le tour des terrasses avec une
majesté somnolente. L'une après l'autre,
chacune des statues postées sur les re-
bords nous adresse au passage sa grimace
UN PÈLERIN d'aNGKOR 193
d'ironie; elles ont des corps d'homme,
mais des figures d'épouvantail ; elles re-
présentent les Esprits gardiens des seuils
éternels; leur présence suffit à indiquer
un lieu mortuaire et à commander le
recueillement; toutes se tiennent les
jambes écartées, les mains posées sur les
genoux plies, ayant l'air de se baisser
ainsi pour mieux rire — rire des fragi-
lités humaines sans doute, rire de la nais-
sance et rire de la mort... Ainsi que les
parois de la pagode, tous les monstres
en sentinelle sont couverts de ciselures
dorées et de facettes de cristal, qui leur
font des costumes de grand apparat, un
peu défraîchis, il est vrai, par les ans, et
tachetés de moisissure grise; quant à
leurs visages, ils nous sont déjà connus;
17
194 UN PÈLERIN d'aNGKOR
ils ont été copiés sur les bas-reliefs millé-
naires d'Angkor-Vat. Mais pourquoi ces
attitudes convulsées par le rire macabre,
dans ce lieu de l'apaisement suprême?
Pour nous, quel abîme de mystère, qu'une
telle conception des tomi)eaux ! . . .
Quand nous avons fini de contourner
la pagode, quand nous revenons devant
les portes de nacre, il n'y a plus que les
ors de la toiture, ses courbes un peu chi-
noises et ses longues cornes qui brillent
d'un éclat ardent; le soleil achève de se
noyer dans les verdures sans fin de la
plaine; il n'illumine plus les murailles,
et nous voyons ces vieux brocarts, déjà
fanés par les pluies de beaucoup de sai-
sons, s'éteindre en des nuances rares, où
miroitent, par places seulement, des es-
UN PÈLERIN d'aNGKOR 193
pèces de broderies de cristal. Les bonzes,
pour nous faire honneur, sont restés sur
les marches. Et tout cela — pagode, per-
sonnages en robe jaune qui ne bougent
pas, esprits funéraires qui rient au bord
des terrasses en s'appuyant des mains
sur leurs genoux écartés — se reflète dans
les eaux mortes de l'étang, où les lotus,
fleurs du plein jour, commencent de rap-
procher et de fermer leurs larges pétales
roses parce que l'ombre du soir approche.
Sur ces magnificences surannées, on sent
de plus en plus descendre, avec le cré-
puscule, la paix des isolements pro-
fonds.
Il est l'heure de nous en aller, et le
pas de nos éléphants redevient rapide
pour le départ. Nous nous replongeons
196 UN PÈLERIN d'aNGKOR
dans ces étroits sentiers, où tout le temps
la verdure nous enserre et nous frôle.
Une fois de plus la brousse se referme sur
nous, l'éternelle brousse, se hâtant de
nous cacher la clairière magique où, peut-
être, rôde encore un peu l'âme incompré-
hensible d'une vieille reine d'Extrême-
Asie.
Nuit noire, quand les bonnes bêtes
géantes s'agenouillent pour nous déposer
au village de ce matin, près de la berge.
Le bateau nous attendait là sous pression,
et je fais appareiller pour continuer de
redescendre le Mékong. C'est l'époque de
l'année où les eaux des lacs du Siam se
déversent dans le grand fleuve, et nous
partons de toute la vitesse de la machine,
aidée de la vitesse du courant. Un peu
UN PÈLERIN D ANGKOR 197
après minuit, nous sommes de retour à
Pnom-Penh, la ville presque coloniale
française, et amarrés devant les jardins
du gouverneur.
17.
XII
Mardi, 3 décembre i90i-
A Pnom-Penh jusqu'au minuit suivant,
après quoi il faudra se replier sur Saigon,
pour être rentré à bord dans les délais
militaires. Pluie chaude et torrentielle
tout le jour.
C'est ce soir, à neuf heures, que le
vieux roi Norodon doit me recevoir. Le
gouverneur ayant eu l'extrême bonté de
lui dire que je n'étais pas un simple aide
UN PÈLERIN d'aNGKOR 199
de camp, mais un « lettré de France »,
i il paraît que ce sera une grande récep-
tion, où figurera le corps de ballet de la
I cour.
i La pluie tombe encore en déluge quand
la voiture du gouverneur vient me cher-
cher pour me conduire au palais. Nuit
étouffante, malgré l'arrosage à grande
eau qui nous vient du ciel noir, et trajet
sous des arbres confus, par des avenues
obscures où rien ne semble vivre. Mais
éblouissement de lumière à l'arrivée,
~ quand des serviteurs se précipitent avec
■' de larges parapluies asiatiques pour nous
faire descendre, et nous protéger jusqu'à
la salle de réception.
Elle est immense, cette salle, mais elle
n'a pas de murailles, rien qu'un toit sou-
200
UN PELERIN D ANGKOR
tenu en l'air par de .très hautes colonnes
bleues. Dans des girandoles et sur des
torchères cambodgiennes en argent — oii
naguère encore ne brûlaient que des
mèches imbibées d'huile — la lumière
électrique vient d'être récemment ins-
tallée ; un peu déconcertante ici, elle écla-
bousse avec brutalité la foule des prin-
cesses, des suivantes, des serviteurs, des
musiciens, les cinq ou six cents personnes
accroupies à terre sur des nattes : rien
que des costumes blancs, des draperies
blanches, et beaucoup de bras nus, de
seins nus d'une couleur de bronze clair.
L'orchestre, dès que nous paraissons,
commence une musique d'Asie qui tout
de suite nous emporte dans les lointains
de l'espace et du temps. Elle est douce
UN PÈLERIN d'aNGKOR 201
et puissante, donnée par une trentaine
d'instruments en métal ou en bois sonore
que l'on frappe avec des bâtons veloutés.
Il y a des tympanons, des claquebois au
clavier très étendu, et des carillons de
petits gongs qui vibrent à la façon des
pianos joués avec la pédale forte. La
mélodie est triste infiniment, mais le
rythme s'accélère en fièvre comme celui
des tarentelles.
Sur une estrade, on nous fait asseoir
près du lit de repos aux matelas dorés
où le vieux roi infirme et presque mori-
bond va venir s'étendre. Près de nous,
sur une table également dorée, on a posé
des coupes à Champagne, et des boîtes en
or rouge du Cambodge remplies de ciga-
rettes. Nous dominons la salle, dont le
202 UN PÈLERIN d'aNGKOR
milieu, tapissé de nattes blanches et assez
vaste pour y faire manœuvrer un bataillon,
reste vide : c'est là que le spectacle du
ballet nous sera offert. Des potiches trop
grandes, où trempent des feuillages
nuancés comme des fleurs, sont posées
au pied de chacune de ces colonnes bleues,
qui laissent paraître dans leurs intervalles,
au-dessus de la foule en vêtements clairs,
le noir de la nuit pluvieuse, l'obscurité
profonde du ciel; en ce moment elles
laissent surtout paraître la pluie, qui
s'abat en déluge plus furieux et dont les
moindres gouttelettes, en passant dans
cette vive lumière électrique, jettent tous
les feux du prisme, brillent tellement
qu'on croirait voir tomber des pierreries
par milliers, des diamants en cascade.
UN PÈLERIN d'aNGKOR 203
Deux portes là-bas donnent sur l'inté-
rieur du palais, et c'est par là que vont
arriver les ballerines. La chaleur reste
accablante, malgré les larges éventails
que des serviteurs ne cessent d'agiter au-
dessus de nos tètes. Et partout des vols
d'insectes, affolés par l'éclat des giran-
doles, tourbillonnent innombrables, mous-
tiques, éphémères, scarabées bruissants
ou grandes phalènes.
11 tardait à paraître, 1& roi, et mainte-
nant des serviteurs apportent et déposent
sur un coussin près de nous sa couronne
et son sceptre d'or, garnis de gros rubis
et de grosses émeraudes. Il est décidé-
ment trop malade', il nous prie de
1. Il est mort peu de temps après. Et c'est son
successeur, le roi Sisovath, qui est venu en France,
204 UN PÈLERIN d'aNGKOR
l'excuser et nous envoie les attributs sou-
verains, pour bien nous marquer que la
réception quand même est royale.
Le spectacle va donc commencer sans
lui. La musique, tout à coup, se fait plus
sourde et plus mystérieuse, comme pour
annoncer quelque chose de surnaturel.
L'une des portes du fond s'ouvre; une
petite créature adorable et quasi chimé-
rique se précipite au milieu de la salle :
une Apsara du temple d'Angkor ! Impos-
sible d'en donner l'illusion plus parfaite ;
elle a les mêmes traits parce qu'elle est de
la même race pure, elle a le même sou-
où il a commis l'aimable faute de montrer aux
Parisiens quelques-unes des ballerines de la cour ;
on ne devrait pas profaner et diminuer de tels spec-
tacles en les produisant ainsi en dehors de leur
cadre.
UN PÈLERIN d'aNGKOR 205
rire d'énigme, les paupières baissées et
presque closes, la même gorge de toute
jeune vierge, à peine voilée sous un
mince réseau de soie. Et son costume est
scrupuleusement copié sur les vieux bas-
reliefs, mais copié en joyaux vrais, en
étoffes magnifiques ; des espèces de gaines
en drap d'or emprisonnent ses jambes et
ses reins. Le visage tout blanc de fard et les
yeux allongés artificiellement, elle porte
une très haute tiare d'or, mouchetée de
rubis, dont la pointe s'effile comme celle
d'un toit de pagode, et, aux épaules, des
espèces d'ailerons, de nageoires de dau-
phin, en or et pierreries. En or également
et en pierreries, sa large ceinture, les
anneaux qui ornent ses chevilles et ses
bras nus couleur d'ambre un peu rose.
18
I
206
UN PELERIN D ANGKOR
Seule d'abord en scène, la petite Apsâra
des vieux âges, échappée du bas-relief
sacré, fait des signes d'appel vers cette
porte du fond — qui devient pour nous
la porte des apparitions féeriques — et
deux de ses sœurs accourent la rejoindre,
deux nouvelles Apsâras, aussi étince-
lantes, les hanches moulées dans les
mêmes gaines rigides, portant les mêmes
tiares d'or et les mêmes ailerons d'or. Elles
se prennent par la main toutes trois. Ce
sont des reines d'Apsâras sans doute, car
un trône a été préparé pour les faire as-
seoir. Mais elles échangent une mimique
d'inquiétude, et recommencent des signes
d'appel, toujours vers cette même porte...
On était déjà émerveillé d'en voir trois.
Est-ce que par hasard il en viendrait
^ UN PÈLERIN d'aNGKOR 207
d'autres?... Et c'est par groupes qu'elles
arrivent, dix, vingt, trente, parées en
déesses comme les premières, tout le tré-
sor du Cambodge est sur leurs têtes et
sur leurs épaules charmantes.
Devant les trois reines assises, elles
vont exécuter des danses rituelles, qui
sont des danses presque sur place et plu-
tôt des frémissements rythmés de tout
leur être. Elles ondulent comme des rep-
tiles, ces petites créatures sveltes, adora-
blement musclées et qui semblent n'avoir
pas d'os. Parfois elles étendent les bras en
croix, et alors l'ondulation serpentine
commence dans les doigts de la main
droite, remonte en suivant le poignet,
l'avant-bras, le coude, l'épaule, traverse
la gorge, se continue du côté opposé.
208
UN PELERIN D ANGKOR
suit l'autre bras et vient mourir aux
extrêmes phalanges de la main gauche,
surchargée de bagues.
Dans la vie réelle, ces petites ballerines
exquises sont des enfants très gardées,
souvent même des princesses de sang
royal, que l'on n'a le droit ni d'approcher
ni de voir. On les assouplit dès le début
de la vie à ces mouvements qui ne pa-
raissent pas possibles pour des membres
humains ; à ces poses si peu naturelles,
qui cependant sont de tradition immé-
moriale dans ce pays, ainsi que l'at-
testent les personnages de pierre habi-
tants des ruines.
Elles vont mimer à présent des scènes
du Ramayana, telles que jadis elles furent
inscrites dans le grès dur, aux bas-reliefs
UN PÈLERIN d'aNGKOR 209
du temple ancestral. Et voici leurs beaux
chars de guerre qui font leur entrée, copiés
en petit sur ceux d'Angkor-Vat. Mais,
par une convention naïve, les éléphants
qui devraient les traîner ont été rempla-
cés par des hommes, marchant à quatre
pattes, tout nus et tout jaunes, coiffés de
grosses têtes en carton avec trompes et
oreilles articulées. Alors nous assistons à
des épisodes gracieux ou tragiques, à des
combats contre des monstres, surtout à
des défilés de cortèges pour célébrer des
victoires. On voit une petite reine de
quatorze à quinze ans, très constellée,
très fardée, idéale sur son char de guerre,
poursuivie par les déclarations d'amour
d'un jeune guerrier et les repoussant avec
une grâce infiniment chaste ; on voit
18.
210
UN PELERIN D ANGKOR
mille choses délicates et charmantes, qui
témoignent de l'art le plus affiné. Cha-
que fois qu'une théorie d'Apsâras se
retire par l'une des portes du fond, une
autre théorie apparaît à l'autre porte et
vient lentement occuper la salle. Il en
est quelques-unes, de ces petites fées tout
en or, qui peuvent bien avoir sept ou
huit ans, et qui défilent, peintes comme
des idoles, casquées de trop hautes tiares,
avec des ailerons de pierreries aux
épaules, dignes et graves en des attitudes
hiératiques.
Une chaleur de plus en plus lourde
s'exhale de cette foule, qui se parfume
au musc et aux fleurs; la pluie torren-
tielle continue d'emplir le fond du
tableau avec son ruissellement de gemmes
UN PÈLERIN d'aNGKOR 211
brillantes ; de toute la brousse alentour,
des myriades de bestioles ailées ne
cessent de se précipiter vers les lustres
et les torchères ; il vient aussi de grandes
chauves-souris et des oiseaux nocturnes ;
l'exubérante vie animale, dont l'air est
rempli à l'excès, nous enveloppe et nous
pénètre.
Maintenant voici le « Roi des Singes »
qui arrive avec son masque d'or, grima-
çant, — tel, il va sans dire, que je l'ai
vu là-bas sculpté sur les murs des vieux
temples. Lui aussi prend des poses qui
ne sont pas naturelles, pas possibles (les
poses des bas-reliefs, toujours); ses mem-
bres jeunes ont été de très bonne heure
accommodés à ces exigences de la tradi-
tion. A sa suite, toute l'armée des Singes
là
212
UN PELERIN D ANGKOR
envahit la scène : petites filles encore,
petites princesses masquées en épouvan-
tail, mais dont les gorges naissantes se
dessinent sous les précieuses soies légè-
res. Et il s'agit, pour cette étonnante
mais peu redoutable cohorte, d'aller déli-
vrer la belle Sita, que des démons tien-
nent captive, très loin, dans une île...
Nous sommes en plein Ramayana, et les
mêmes spectacles évidemment devaient
se donner à Angkor-Thôm, on devait y
porter les mêmes costumes; cette soirée
achève de nous faire concevoir ce que
furent les splendeurs de la ville légen-
daire. Des temps que nous croyions à
jamais révolus ressuscitent pour nos
yeux; mais ce n'est pas une reconstitu-
tion étudiée qui les fait revivre; non,
UN PÈLERIN d'aNGKOR 213
tout simplement rien n'a changé ici, au
fond des âmes ni au fond des palais,
depuis les âges héroïques. Malgré ses
dehors si amoindris, ce peuple cambod-
gien déchu est resté le peuple khmer,
celui qui étonna l'Asie d'autrefois par
son mysticisme et son faste ; on sait d'ail-
leurs qu'il n'a jamais perdu l'espoir de
reconquérir sa grande capitale, ensevelie
depuis des siècles sous les forêts du
Siam, — et c'est toujours le Ramayana,
l'épopée si ancienne et si nébuleuse, qui
continue de planer sur son imagination et
de guider son rêve.
Puisse la France, protectrice (?) de ce
pays, comprendre que le ballet des rois
de Pnom-Penh est un legs sacré, une
merveille archaïque à ne pas détruire ! . . .
214 UN PÈLERIN d'aNGKOR
Vers une heure du matin, dans la nuit
noire et sous la pluie chaude, nous quit-
tons le palais de Norodon, et je vais faire
appareiller la mouche à vapeur qui m'at-
tend. Je recommence à descendre le
cours du Mékong, dans d'épaisses et
pesantes ténèbres où s'évanouit pour
moi la vision des petites fées du Ra-
mayana.
Et après-demain il faudra être de
retour à Saigon, la ville au mauvais
charme d'alanguissement et de mort,
reprendre mon poste près de l'amiral,
parmi mes compagnons d'exil ; me re-
cloîtrer entre les étouffantes murailles en
fer de ce cuirassé, qui, depuis bientôt
vingt-deux mois, vient de nous promener
UN PELERIN D ANGKOR
215
au milieu de toutes les houles des mers
de Chine, mais qui sommeille, à présent,
le long d'un quai morbide où la verdure
des arbres est trop verte et le sol triste-
ment rouge.
XIII
Octobre 4940.
Près de dix années encore ont passé sur
ce pèlerinage. Et maintenant l'heure est
venue très vite, à pas de loup, l'heure
qui me semblait ne devoir jamais venir,
l'heure crépusculaire de la vie où toutes
les choses terrestres s'éloignent, dimi-
nuent, s'estompent en grisailles.
Après un peut-être dernier été lumi-
neux passé en Orient, je suis rentré
UN PÈLERIN d'aXGKOR 217
depuis ce matin clans ma maison fami-
liale. Il fait beau aujourd'hui, dans ce
coin de France ofi mes yeux -s'ouvrirent,
il fait calme sous un ciel bleu ; mais le
soleil, resté clair et chaud, a cependant
un commencement de pâleur qui sonne
le déclin de la saison, qui ajoute à la mé-
lancolie de mon retour.
Et voici que le hasard me ramène dans
ce réduit qui fut mon « musée » d'enfant,
— une chambrette dont je ne songe pour
ainsi dire jamais plus à ouvrir la porte,
mais que je laisse subsister comme lieu
de souvenir ; les pauvres choses, qui me
firent jadis tant songer à des pays loin-
tains, s'y dessèchent et s'y émiettent dans
leurs petites vitrines, comme des momies
à l'abandon dans leur hypogée.
19
218
UN PELERIN D ANGKOR
On y sent une odeur vieillotte de cam-
phre, d'oiseaux empaillés, de je ne sais
quoi de mort, et il y fait triste, ce soir,
indiciblement... J'ouvre la fenêtre... Mais
je crois que tout y est plus lugubre, au
contraire, quand j'y ai fait pénétrer les
rayons d'un soleil de soir d'octobre...
Ahl une guêpe y est entrée en même
temps... Oui, je me rappelle qu'autre-
fois il y venait aussi beaucoup de guêpes,
car ce cabinet donne sur des jardins, de
vieux jardins de province un peu trop
enclos, mais dont les murs sont tapissés
de vignes et de rosiers...
J'y pense tout à coup; ce numéro
suranné d'une revue coloniale contenant
les images qui furent les premières à me
révéler les ruines d'Angkor, il doit être
UN PÈLERIN d'aNGKOR 219
toujours là, derrière un rideau. Com-
ment donc n'ai-je pas eu l'idée de le
chercher à mon retour d'Extrême-Asie?
Je vais tenter de le trouver, dans ce
recoin, sous la poussière déposée comme
une impalpable cendre.
Elle fut certainement décisive, l'in-
fluence qu'exerça ce musée sur l'orien-
tation de ma vie. Il en va de même pour
la plupart des hommes, simples jouets
de leurs impressions initiales; des riens,
longuement regardés au premier âge,
suffisent pour infléchir, dans un sens ou
dans un autre, toute la suite de leur des-
tinée. Et ce soir — est-ce parce que je ne
l'ai pas revu depuis de longs mois, ce mi-
nuscule musée — pour un peu ses sorti-
lèges agiraient encore ; les pauvres choses
220
UN PELERIN D ANGKOR
de ses étagères me donneraient presque
l'inquiétude et le frisson de pays incon-
nus, vers lesquels m'évader et courir...
Quel mouvement puéril! Mais c'est fini,
tout cela; de l'inconnu, il n'en existe
plus, et j'ai vidé la coupe des aventu-
res!... Derrière cette vitre, tel oiseau
éclatant qui me faisait rêver des « colo-
nies », mais j'ai erré au plus impéné-
trable des forêts qu'il habita. Telle
humble calebasse aux dessins barbares,
que je considérais comme une précieuse
curiosité, mais j'ai vécu parmi les noit*s
Yoloffs qui excellent à les graver ainsi, à
l'ombre de leurs toits de roseaux, de-
vant leurs horizons de sa,bles. Telle
pagaie accrochée contre le ftiur et qui
évoquait pour moi les « sauvages des
UN PÈLERIN d'aNGKOR 221
îles », mais les Polynésiens m'ont appris
à manœuvrer les pareilles, en camara-
derie avec eux, dans leurs pirogues
balancées sur les houles du Grand
Océan... Alors, vraiment, ce n'était que
çaj le monde? Ce n'était que ça, la vie?..*
Ah ! j'ai retrouvé le numéro de la revue
coloniale, révélateur d'Angkor. Sur le
papier jauni, les images, combien elles
sont imparfaites et maladroites, auprès
des belles illustrations que l'on fait de
nos jours; c'est qu'elles datent déjà d'un
demi-siècle, hélas ! Elles sont très fidèles
cependant et voici bien les hauts donjons
à silhouette de tiare, que maintenant j'ai
contemplés en réalité, au soleil tropical
ou sous les nuées des orages de là-bas*
y Dès que j'ai revu les si modestes gfa-
19.
222
UN PELERIN D ANGKOR
vures, tout de suite, bien entendu, les
impressions delà première fois se repré-
sentent en foule à ma mémoire ; même
ces phrases emphatiques A'Ecclésiaste
qui avaient chanté alors dans ma tête
d'enfant, je les retrouve comme si elles
étaient d'hier ; « J'ai tout essayé, tout
éprouvé... Au fond des forêts du Siam,
j'ai vu l'étoile du soir se lever sur les
ruines de la mystérieuse Angkor... »
Eh! Mais c'est aujourd'hui ce morne
retour au foyer dont j'avais eu le pres-
sentiment si net, le retour suprême, avec
une âme très lasse et des cheveux blan-
chissants ! Il n'y a pas d'illusion à se
faire, c'est aujourd'hui, et le cycle de ma
vie est clos...
Des guêpes encore viennent d'entrer,
UN PÈLERIN d'aNGKOR 223
et des mouches bourdonnantes; devant
les petites vitrines scellées et les petites
choses mortes, elles décrivent leurs
courbes folles ; l'époque est proche
cependant où elles vont s'endormir ou
mourir; mais c'est par esprit de tradi-
tion elles aussi, sans doute, qu'elles ont
tenu à reparaître gaiement dans ce lieu si
longtemps fermé où elles avaient l'habi-
tude, autrefois, de danser leurs rondes
en ma compagnie. Les moindres bestio-
les, on le sait, refont éternellement les
mêmes choses aux mêmes places, ainsi
que les moindres mousses ou fleurettes
sauvages revivent^ pendant des siècles
dans le même coin des bois.
Pour feuilleter la vénérable revue dé-
modée, je me suis assis près de la
224
UN PELERIN D ANGKOR
fenêtre ouverte. Le soleil de fin octobre
s'abaisse sur cette plaine de l'Aunis que
j'aperçois par-dessus les toitures proches
et les remparts. A l'horizon extrême, il y
a encore ces mêmes bois qui voisinent
avec ceux de la Limoise et dont la ligne
de contours n'a pas été changée. Dans le
lointain des prairies, la Charente dessine
sa mince traînée qui brille, — et jadis
elle représentait pour moi la porte de
l'inconnu, cette rivière par où les navires
s'en allaient aux pays exotiques, aux
« colonies » ; mais où donc me mènerait-
elle à présent, vers quels Océans que je
n'aie pas explorés?... Dans la revue posée
sur mes genoux, je découvre des images
qui ne m'avaient pas frappé ou dont
j'avais perdu 1© souvenir : voici bien le
UN PÈLERIN d'aNGKOR 225
grand masque de Brahma, avec son
expression moqueuse, tel qu'il m'apparut
un soir dans la forêt d'ombre, multiplié
d'une façon effarante et me regardant du
haut des Tours à quatre visages; je ne
me doutais pas qu'il fût resté tant d'an-
nées à me guetter ici, sur une étagère
poudreuse, parmi les bibelots intimes de
itlon enfance. Sur la page que je tourne
ensuite, voici trois Apsâras des bas-
reliefs, avec leurs gorges rondes copiées
sur des modèles qui palpitaient il y a
mille ans ; elles me ramènent à l'esprit le
ballet des rois de Pnom-Penh qui fut
comme l'apothéose terminant mon pèle-
Hilage ; tout un scintillement d'or, de
fcouleur et de lumière à peine possible à
toticevoir ici, au milieu de ce cadre
226
UN PELERIN D ANGKOR
apaisé d'une arrière-saison en ma pro-
vince natale, pendant que volent autour
de moi les dernières guêpes d'un été.
Mes yeux distraits vont des feuillets que
je parcours à l'horizon, doré en tristesse
par ce soleil couchant. Si rien n'a changé
dans mon musée d'autrefois, tout égale-
ment est resté pareil dans ces quartiers
de ma ville de plus en plus désuète, d'où
la vie maritime peu à peu se retire : les
mêmes pans de murs, garnis des mêmes
jasmins et des mêmes lierres, les mêmes
toits en tuiles romaines jaunis par la
rouille du temps, les mêmes chemi-
nées dont je reconnais si bien tous les
profils sur le ciel de cette fin d'une jour-
née d'automne. Les arbres des jardins,
qui étaient déjà vieux quand J3 commen-
DN PÈLERIN d'aNGKOR 227
çais la vie, n'ont pas sensiblement vieilli
depuis. Les grands ormeaux des rem-
parts, qui étaient déjà séculaires, sont
là toujours, formant une aussi magni-
fique ceinture avec leurs mêmes cimes
vertes *. Et quand tout s'est conservé
immuable dans les entours, comment
imaginer, admettre que l'on est soi-
même non loin de finir, tout simplement
parce que l'on atteindra bientôt le
nombre d'années compté sans merci à la
moyenne des existences ! Mon Dieu, finir,
quand on ne sent rien en soi qui ait
changé, et que le même élan vous em-
porterait vers l'aventure, vers l'inconnu
1. Bien entendu, un conseil de pauvres petits
édiles, pour se conforme;- au mot d'ordre des nou-
velles couches, vient de voter stupidement leur
destruction.
228
UN PELERIN D ANGKOR
s'il en restait quelque part ! Est-ce poa^
sible, hélas! devant cet humble mais
immuable décor qui devrait pourtant, à
ce qu'il semble, vous envelopper d'une
protection, vous imprégner un peu de
sa faculté de durer, devant tout cela qui
si aisément s'éternise, avoir été un enfant
pour qui le monde va s'ouvrir, avoir été
celui qui vivra, et ne plus être que celui
qui a vécu!...
Et cependant, de cette vie si brève,
éparpillée par toute la terre, j'aurai
retiré quelque chose, une sorte d'ensei-
gnement qui ne suffit pas encore mais
qui est déjà pour apporter une ébauche
de sérénité. Tant de lieux d'adoration
éperdue que j'ai rencontrés sur ma route
et qui répondent chacun à une forme
UN PÈLERIN d'aNGKOR 229
particulière de l'angoisse humaine, tant
de pagodes, de mosquées, de cathé-
drales, où la même prière s'élève du fond
des âmes les plus diverses ! Tout cela ne
m'a pas fait entrevoir seulement cette
demi-preuve si froide de l'existence d'un
Dieu que l'on indiquait dans les cours
de philosophie de ma jeunesse, et qui
est du rabâchage aujourd'hui : « la preuve
par le consentement unanime des peu-
ples ». JXon, mais ce qui importe infi-
niment plus, c'est qu'un tel ensemble
de supplications, de larmes brûlantes,
implique la confiance presque univer-
selle que ce Dieu ne saurait être qu'un
Dieu de pitié. Ohl certes, je ne prétends
nullement dire là une chose un peu
neuve ; je ne veux que joindre, à tant de
20
I
230
UN PELERIN D ANGKOR
milliers d'autres témoignages, le mien,
parce qu'il est attendu peut-être par
quelques-uns de mes frères. A mesure que
les siècles s'accumulaient sur l'huma-
nité, les dieux si farouches qu'elle avait
d'abord imaginés au sortir de sa nuit
originelle ont graduellement fait place à
des conceptions plus douces, moins gros-
sières et, sans doute, moins inexactes.
A mesure que la pitié des uns pour
les autres, la fraternelle pitié prêchée
par Bouddha et par Jésus, faisait son
chemin dans nos âmes aux tendances
plutôt féroces, la notion se fortifiait en
nous qu'il devait y avoir quelque part
une Pitié suprême pour entendre nos
cris, — et alors les sanctuaires deve-
naient de plus en plus des lieux de sup-
UN PÈLERIN d'aXGKOR 231
plications et de pleurs. Dans les mos-
quées (le l'islam, depuis le Moghreb jus-
qu'à la Mecque, tous les jours des hom-
mes innombrables, le front battant la
terre, font appel à la Miséricorde d'Allah!
Le jaloux et sombre Jéhovah des Hébreux
s'est effacé devant le Christ, — et j'ai vu
le Saint-Sépulcre qui est bien le lieu du
monde où s'entendent le plus de confiants
sanglots. Même à Angkor, des statues
bouddhiques, au sourire de pardon, se
sont assises devant les quatre portes de
la cella murée où des hommes d'il y a
déjà plus de mille ans avaient senti qu'il
fallait cacher le Dieu trop terrible de
leurs premières théogonies. La souve-
raine Pitié, j'incline de plus en plus à y
croire et à lui tendre les bras, parce que
232
UN PELERIN D ANGKOR
j'ai trop souffert, sous tous les ciels, au
milieu des enchantements au de l'hor-
reur, et trop vu souffrir, trop vu pleurer
et trop vu prier. Malgré les fluctuations,
les vicissitudes, malgré les révoltes cau-
sées par des dogmes étroits et des for-
mules exclusives, l'existence de cette
Pitié suprême, on la sent plus que jamais
s'affirmer universellement dans les âmes
hautes qui s'éclairent à toutes les grandes
lueurs nouvelles *. De nos jours, il y a
1. En France, notre admirable Bergson qui vient
de culbuter le déterminisme ; en Amérique, Wil-
liam James et les disciples qui le continuent; aux
Indes, quelques sages de Bénarès et d'IIadyar. Les
uns par l'irréfutable raisonnement, les autres par
l'observation merveilleuse, tous aujourd'hui en vien-
nent peu à peu à consolider ces espoirs que nos
ancêtres, sans autant chercher, savaient trouver si
bien et si naturellement derrière les symboles des
religions intuitives.
UN PÈLERIN d'aNGKOR 233
bien, c'est vrai, cette lie des demi-intelli-
gences, des quarts d'instruction, que
l'actuel régime social fait remonter à la
surface et qui, au nom de la science, se
rue sans comprendre vers le matérialisme
le plus imbécile; mais, dans l'évolution
continue, le règne de si pauvres êtres ne
marquera qu'un négligeable épisode de
marche en arrière. La Pitié suprême vers
laquelle se tendent nos mains de déses-
pérés, il faut qu'elle existe, quelque nom
qu'on lui donne; il faut qu'elle soit là,
capable d'entendre, au moment des sépa-
rations de la mort, notre clameur d'in-
finie détresse, sans quoi la Création, à
laquelle on ne peut raisonnablement plus
accorder l'inconscience comme excuse,
deviendrait une cruauté par trop inadmis-
234 UN PÈLERIN d'aNGKOR
sible à force d'être odieuse et à force
d'être lâche.
Et, de mes pèlerinages sans nombre,
les futiles ou les graves, ce faible argu-
ment si peu nouveau est encore tout ce
que j'ai rapporté qui vaille.
FIN
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 1452-1-12.
BINDING SECT. JUN 30 1981
9/
PLEASE DO NOT REMOVE
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UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
DS Viaud, Julien
558 Un pèlerin d'Angkor
A6V6